Zig-zag

Les rues marseillaises sont presque désertes. La nuit à été calme pour un samedi soir : à peine trois ou quatre interventions pour des types en état d’ébriété, pas même une bagarre, ce qui est très rare à l’approche des beaux jours.

La patrouille de nuit touche à sa fin. Luc et Philippe se dirigent vers le commissariat pour déposer la voiture banalisée et faire leur rapport ; ils ont hâte de passer le dimanche avec leurs proches. Tous deux pères de famille, âgés de trente ans environ, ils sont co-équipiers depuis de nombreuses années.

Luc engage son véhicule dans l’un des grands axes qui mène au poste. L’avenue, large de quatre voies, est totalement libre. Comme toujours en patrouille, il roule très lentement. Il laisse vagabonder son regard sur les immeubles anciens qui bordent l’avenue, avisant en perspective les feux qui, un court instant, passent tous au vert. Rêveur, il imagine une ville libérée de toutes voitures, où il pourrait circuler sans jamais rencontrer de bouchons.

Le soleil déjà haut malgré l’heure matinale, ne brûle pas encore la chaussée. Silencieux, les deux policiers goûtent la fraîcheur exempte de pollution, et bien plus agréable que l’air pulsé de la climatisation. La radio de bord émet des petits grésillements familiers. Quelques messages courts échangés entre les patrouilles et le commissariat viennent leur rappeler qu’ils sont en mission. Les yeux mi-clos et la tête appuyée contre la portière, Philippe lutte pour ne pas s’endormir.

Soudain, d’un bond, doigt tendu vers le pare-brise, il dit :

— Regarde ! Putain il est bourré ou quoi !

En face d’eux, sur le boulevard désert, une voiture roule à vive allure et n’arrive pas à se maintenir dans l’axe de la chaussée. Chaque tentative pour redresser renvoie le véhicule sur le bord opposé de la voie, dessinant de dangereux et irréguliers méandres.

Sans un mot et d’un geste assuré, Luc actionne la sirène ; de sa main libre, il pose le gyrophare sur le toit.  Puis, par une manœuvre maitrisée, il effectue un rapide demi-tour pour se trouver devant et dans le même sens que le chauffard. Enfin, il freine progressivement l’œil rivé au rétroviseur, pour garantir la sûreté de son opération. Derrière, l’autre véhicule s’arrête malgré ses difficultés à rester stable.

Dès que les deux voitures sont immobilisées, Philippe, tout à fait réveillé, s’élance et ordonne aux occupants de sortir. Son regard aguerri plonge vers les fils électriques qui pendent sous le volant : il s’agit bien d’une automobile volée ! Après dix ans d’expérience, les deux hommes ne sont pas surpris de trouver deux adolescents. L’air hébété, presque tremblants, ils restent dociles face aux exigences des policiers. Ils nient stupidement le vol, et malgré l’acné qui bourgeonne sur son visage, le conducteur affirme être âgé de dix-huit ans et prétend être titulaire du permis de conduire.

Philippe s’apprête à faire passer les alcootests, tandis que Luc se tourne vers la voiture de patrouille pour un appel radio.

L’avenue est toujours aussi déserte malgré la brutale animation qui vient de s’y dérouler. Nonchalamment, Luc s’assoit sur le siège chauffeur et la tête renversée sur le dossier, il empoigne le micro qu’il porte d’un geste las au niveau de sa bouche.

— Central ! Ici patrouille quatre pour une vérification !

La radio reprend son chuintement quelques secondes.

— Oui patrouille quatre, ici central je vous écoute !

Luc reconnaît la sympathique voix de Sylvie avec qui il échange quelques informations. Pendant ce temps, Philippe s’est approché de lui.

— Tu ne vas pas le croire ! Les alcootests ! Ils sont négatifs ! Tous les deux !

— Comment ça négatif ! Ce n’est pas possible !

— Regarde-les ! Reprend Philippe. Ils mentent, c’est évident. Mais ils n’ont pas l’air d’avoir bu. Ils ne sentent pas l’alcool ! Ne pas savoir conduire à ce point, même pour des gamins, ça me dépasse …

— Patrouille quatre, ici central ! Le véhicule que vous signalez n’est pas déclaré volé.

Les deux policiers se regardent stupéfaits.

— Allo, les gars, vous êtes là ? reprend la radio.

— Oui oui, répond Luc sans quitter son coéquipier des yeux, peux-tu rechercher son propriétaire ?

— Pas de souci, je vous rappelle dès que j’ai quelque chose !

Les deux inspecteurs n’en reviennent pas. Les premières constatations montrent bien que le véhicule est volé et conduit par un chauffeur en état d’ébriété. Alors, comment expliquer que la voiture ne soit pas fichée et les alcootests négatifs ? Alors qu’ils s’approchent des deux jeunes penauds, la radio les interpelle de nouveau.

— Voiture quatre, ici central. On a identifié le propriétaire.

— Alors, qu’est-ce qu’il a dit ?

— Il ne pouvait pas être au courant du vol, il a déposé sa caisse au garage vendredi soir pour une réparation. Donc s’ils l’ont piquée cette nuit, personne ne s’est encore aperçu de rien.

— Une réparation ! Reprends Luc, mais elle marche cette voiture ! C’est quoi la panne !

— Un problème de direction, je crois. Enfin, c’est ce qu’il m’a dit.

Richard Peucelle