Textes d’Agnès de Clairville – Résidence avec Dane CUYPERS p (été 2021)


LES ODEURS QUI POURRAIENT ME RAMENER A LA VIE

Les vapeurs écœurantes du café au lait de ma grand-mère, mêlées aux effluves de sa peau douce et ridée le dimanche matin dans son grand lit chaud.

L’acidité du goémon en putréfaction au bord de la vase, qui monte dans l’air encore frais de la grande marée du mois d’août.

L’odeur de lait et de merde des selles jaune d’or de ma fille âgée d’une semaine, que je suis la seule à ne pas trouver dégoûtante.

La pestilence du cadavre d’un veau malade, qu’on a laissé au milieu de la cour en attendant le passage de l’équarisseur, peut-être demain ou après-demain.

L’haleine de ma chienne au retour du bois, la gueule pleine de duvet d’un oiseau non identifiable et probablement déjà mort avant qu’elle le trouve.

Le fumet délicat d’une fine tranche de roquefort posée sur un quartier de pomme acidulé, après un bon repas.

L’agression du parfum de musc et de vétiver dont s’est inondé cet homme qui me frôle dans la rue et qui m’en rappelle un autre.

L’odeur de diarrhée et de javel de la chambre de mon père larmoyant et souriant.

Les vapeurs d’éther que je respire en cachette dans l’armoire à pharmacie, perchée sur le couvercle des toilettes, vite avant que maman revienne.

ALLITERATION EN S – D’APRES JEAN-RENE HUGUENIN

Sur la piste de la maison, ils stoppèrent pour saisir des cerises. Les ronces poussaient sur les deux fossés du sentier, ils passèrent chacun de son côté, cependant, lui, s’étant rassasié de six cerises, se déplaça pour l’observer, écrevisse dans le buisson, dressée sur l’apex d’un seul mocassin. Elle glissa et se blessa la cuisse. Il se tint soudain près d’elle. « Peste, je n’ai pas de Kleenex. Patiente. » Il posa son museau sur la lésion, aspira. « Supérieur aux cerises ! » « Monstre. Tu en pinces sans cesse pour le sang… » Il l’avisa. Ses commissures aussi semblaient groseille. Il esquiva sa face et s’essuya le citron. « Ce soleil me scie les yeux. » susurra-t-il. Dans la caisse, la brise soufflait sur le visage de Cécile sa toison souple.

INVENTAIRE – JE L’AI TUE(E) PARCE QUE…

Je l’ai tué parce qu’il m’a encore partagé une vidéo complotiste.

Je les ai tués parce que le bruit du chantier a démarré le premier lundi de mes vacances, juste de l’autre côté de la cloison de ma chambre à 8 heures, et qu’ils ne se sont même pas donné la peine de me prévenir.

Je l’ai tuée parce qu’elle m’a encore manipulée en me rendant soi-disant un service avant de me demander de l’argent.

Je l’ai tuée parce qu’elle a encore attendu la veille de la rentrée à 23h pour me faire remplir des papiers importants.

Je les ai tués parce qu’ils ne voulaient pas aller en vacances dans la location que j’ai mis deux semaines à choisir soigneusement.

Je l’ai tué parce qu’il m’a encore envoyé une réunion urgente un vendredi soir.

Je l’ai tué parce qu’il a jeté par terre son emballage de sandwich devant moi à 1m50 de la poubelle la plus proche.

Je l’ai tué parce qu’il est encore revenu avec 2Kg de citrons. Mais qu’est-ce qu’on va faire de tous ces citrons ?!

Je l’ai tuée parce qu’elle a encore envoyé son texte à lire aux autres le mardi matin pour le mardi soir.

Je l’ai tuée parce qu’après 8h de route avec mon bébé hurlant, elle m’a accueillie avec un reproche.

Je les ai tués parce que leur ballon faisait trop de bruit contre le mur de la cour pendant ma sieste.

Je l’ai tuée parce qu’elle a tenu à finir de remplir le PV alors que je revenais juste d’acheter le pain et je ne m’étais garée que 3 minutes.

Je l’ai tué parce qu’il a failli me rouler dessus et en plus il m’a engueulée.

Je l’ai tué parce que je ne supporte plus qu’il engueule les autres conducteurs à tout bout de champ.

Je l’ai tuée parce qu’elle a encore oublié le sucre dans mon café.

Je l’ai tué parce que ce trimestre encore il n’a pas été foutu de ramener une note au-dessus de 10.

Je l’ai tué à cause des mouillures de café au lait dans sa moustache.

Je l’ai tuée parce qu’elle s’obstine à sortir en robe de chambre pour aller chercher le courrier à la boîte aux lettres.

CRIME EXEMPLAIRE – A LA MANIERE DE MAX AUB

Je l’ai tué à cause des mouillures de café au lait dans sa moustache.

Toute mon enfance, j’ai supporté les vapeurs écœurantes du café au lait de ma grand-mère, mêlées aux effluves de sa peau douce et ridée le dimanche matin dans son grand lit chaud. Le respect dû à son grand âge, le plaisir que je retirais de ces matinées blottie contre elle, m’ont toujours empêché de me révolter contre cette agression de mes jeunes narines.

Cela fait maintenant trente ans que Jacques et moi nous sommes mariés. Il était déjà moustachu lorsque je l’ai connu, une belle moustache blonde de motard gaulois retroussée sur les bords, chaque matin trempée dans son café au lait. Amoureuse je l’étais, je me suis dit que je m’habituerai.

La crème du lait surnageait, formant des volutes blanches sur le beigeasse du liquide nauséabond. La moustache d’abord blonde, puis petit à petit châtain mêlé de fils blancs, émergeait chaque matin dégoulinante de l’humide pestilence. Il lui arrivait de m’attraper, dans un mouvement de tendresse, et m’embrasser avant d’aller se débarbouiller et courir à son métro, tandis que je m’installais à mon atelier, enfin tranquille, recouvrant mes tableaux de céruse et de noir d’ivoire. Sa moustache en bataille s’étonnait chaque soir, en trente ans pas un tableau de couleur, pas la plus petite touche ne serait-ce que d’un léger beige. La patience et la peinture étaient mes alliées.

Chaque matin la moustache broussailleuse et toujours plus grise, s’imprégnait encore de blancheur dégoûtante et d’arôme dénaturé de café qui empestait jusque dans la salle de bains. Je m’y brossais les dents après lui et au bord de la nausée, rinçais chaque jour le lavabo constellé de poils de moustache tombés là après de vagues tentative de nettoyage.

Chaque matin, pendant deux ans, je me suis levée la première. Pendant deux ans, Jacques a trempé sa moustache dans le café mêlé de céruse que je lui ai servi. Deux ans, le temps déterminé par le calcul des doses nécessaires de blanc de plomb pour venir à bout de 80 Kg.

D’APRES CELINE – MONOSYLLABES

Anne dort à fond, au cœur de son corps, elle en ronfle. C’est là où je la trouve, bien à moi. Plus de sort, plus de rire. Que du grave. Elle bosse comme dans le dos de la vie, elle lape et lape sa sève. Goinfre qu’elle est ces jours-là, saoule à force d’en boire et d’en boire. Faut la voir, la sieste close, toute ronde même, et sous sa peau rose, sa chair qui ne cesse de rire. Elle y est si drôle et si bête comme tout le monde.

(Agnès de Clairville)

La plume et l'image

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