Mes clés pour écrire – Une nouvelle de Richard Peucelle – Résidence avec Christine de La Souchère (été 2021)

                                         

Ce jeune con a claqué la porte avant que j’aie eu le temps de dire ouf ! Quelle idée avais-je eu d’héberger le chiot de Sophie.

— Tu verras il est joueur, m’avait confié ma frangine.

Tu parles. L’animal s’était probablement dressé sur les pattes postérieures avant de s’abattre contre le battant. Heureusement, je n’avais rien sur le feu ! En attendant, je me trouvais sur le palier, une pizza chaude sur les bras, avec le chien qui chouinait de l’autre côté. En cas de besoin, un double de mes clés était bien chez Sophie, mais pour tout arranger, elle était à Florence avec son mari et leurs deux enfants. Ils ne rentreraient pas avant vingt et une heures.

— Crève sale bête ! lâchai-je, désespéré.

J’étais si bien parti, huit pages, d’un trait, sans lever le nez de l’écran. J’avais commandé cette pizza pour gagner du temps et voilà ! Quel idiot je faisais, j’aurai dû l’enfermer dans la salle de bain à l’arrivée du livreur. Et évidemment, mon portable était à l’intérieur. Il me restait la pizza, un peu de monnaie et ce truc-là au fond de la poche.

— Tiens, un ticket de métro.

J’avais enfin le fil pour mon nouveau roman. Je m’y étais attelé neuf mois auparavant et tout s’était déclenché ce matin. J’avais trouvé le bon angle, mes notes s’organisaient, le tout coulait : une vraie source ; et me voilà tel un naufragé devant mon paillasson. Et comme chaque dimanche, la concierge était absente. Que faire ? Manger un morceau, l’idée me vint avec évidence. Assis sur les marches, carton ouvert sur les genoux, je dégustais une portion déchirée grossièrement ; c’est toujours ça de gagné. Tant pis, me dis-je, si je croise des voisins comme le militaire du second tout à l’heure.

— Un problème Monsieur Foldage ?

— Non j’attends quelqu’un…

Manquerait plus que je demande de l’aide à un militaire, m’étais-je dit. Mais au fond, j’aurais peut-être dû écarter mes à priori, cela m’aurait évité bien des déboires. La Trois Fromages était délicieuse. J’avais sali un peu l’escalier et j’entendais déjà la concierge… Tant pis.

Dès la première ligne, j’avais su donner du sens à ma séparation avec Sylvia, Dorothée dans le récit. Sans lien évident avec la réalité, mon texte m’offrait de me sentir mieux. Cette rupture inattendue, plusieurs mois auparavant, m’avait anéanti au point où, pendant une longue période, je sortais nuit et jour. Puis, après cet épisode de débauche, écœuré, je m’étais cloîtré, consacrant le plus clair de mon temps l’écriture. C’est en lisant mes notes le matin que s’était opérée la magie. Avec la perspective de terminer le premier jet avant le printemps, je projetais l’envoi d’une partie du manuscrit à mon éditeur dès le lendemain, en sollicitant un à-valoir. Mon compte était dans le rouge suite à ma vie festive des derniers mois. Le chien aboya. J’allais passer pour un naze dans tout l’immeuble s’il continuait. Je me demandai alors ce qui me retenait d’un coup de pied dans la porte.

— Tiens, voilà ! Le coup partit tout seul.

Le besoin d’écrire me submergea, mon crâne bouillonnait et j’allais tout perdre si je ne posai pas les mots.

— Allez, m’étais-je dit, inutile de te lamenter.

Je descendis au troquet du coin pour un verre. Ils ont de la bonne musique, ça me changera de ce taré de Teckel.

La centaine de mètres de la rue piétonnière qui séparent mon immeuble du Café des Artistes, suffirent à me refroidir, et c’est grelottant que j’entrai dans le bar. D’un coup d’œil, Bill le barman comprit que quelque chose clochait dans mon attitude. Outre le fait d’être en chemise en ce mois de février glacial, il avait remarqué ma mine contrariée. Nous ne sommes pas amis, mais nous nous apprécions. Bill a lu la plupart de mes romans avec ce regard acerbe qui me plaît. D’un geste de la tête, il me montra une veste écrue accrochée à une patère, sans doute oubliée par un client éméché l’été dernier. Je la revêtis sans un mot.

Je commandai un petit noir, tapai une clope à Bill avant de me diriger vers la terrasse rejoindre les fumeurs. Car pour être complet dans cette aventure qui allait bouleverser ma vie, mon paquet était resté avec le chien. Dehors, je déposai ma tasse sur une table et me tournai vers l’un des parasols chauffants. J’approchai ensuite le bout de ma cigarette de la grille incandescente ; j’aspirai et le goût âcre du tabac irrita ma gorge. Puis je m’apprêtais à m’asseoir pour déguster mon café à la recherche d’une solution. Cette veste ne payait pas de mine, mais elle me protégeait si bien du froid, que mon dos et ma nuque me chauffaient au point où déjà, je songeais à l’enlever. Soudain mon attention fut attirée par des crépitements.

— La vache, je crame !

Le parasol avait embrasé mon paletot. Dans une danse frénétique, torse arque-bouté et genoux fléchis, je tortillai des épaules pour glisser le vêtement le long mes bras avant de le piétiner. Bill arriva avec l’extincteur et acheva d’éteindre le début d’incendie. Désabusé, je le remerciais de son efficacité et m’excusais pour la veste.

— Oui, m’avait-il dit, je n’ai pas compris pourquoi tu l’as enfilée, non pas que ça me dérange au contraire, des mois qu’elle traîne, mais c’est la fille que je te montrais, regarde.

Je lançai un coup d’œil au fond de la salle et dans la pénombre, percé au cœur, j’aperçus Sylvia.

La chemise perforée de multiples petits orifices noirs produits par les étincelles du veston, c’est l’esprit troublé et à pas de velours que j’avançai vers la table de mon ex-amie. Sylvia avait rejoint l’Espagne, sa terre natale, pour ne plus revenir. Je l’avais déçue, car je ne veux pas d’enfants. La tête me tourna. La mise à distance de cette relation entamée par le travail d’écriture s’effritait à mesure que je m’approchais d’elle. Je supportais mal qu’elle me vît dans cette tenue délabrée avec de la suie aux mains et au visage. Mais, mû par une irrésistible force, j’avançai jusqu’à ce que l’ombre qui enveloppait cette partie de la salle me devint familière. Pourquoi, me demandai-je, pourquoi revenir me torturer ici, des mois après les tumultes de notre séparation ? N’avions-nous pas assez souffert ? Sans me prévenir, pas même un texto. Près de sa table, je murmurai :

— Sylvia ?

— Pardon ? me répondit la jeune femme.

Ce n’était pas elle. Troublé par la ressemblance, j’avais prononcé quelques mots d’excuse et m’en retournai sur la terrasse auprès de Bill.

— Ce n’est pas elle.

— Ah bon, pourtant…

— Oui mais, ce n’est pas elle.

Je quittai les lieux sur le champ et confus comme jamais, j’allai, à quelques rues de là, vers les Livres de Papier, la librairie de Paul. Je me fondis parmi les piétons qui, en famille en couple ou seuls, déambulaient par cet après-midi froid et ensoleillé. Paul est un vieil ami. Chaque fois que paraît l’un de mes romans, il contribue à gonfler mes ventes, en plaçant avantageusement mes ouvrages. Il allait, je l’espérai sans aucun doute, m’apporter réconfort et un vêtement autre que ce lambeau noirci qui me couvrait. Mais j’avais oublié que nous étions dimanche, le magasin était fermé.

Lorsque j’ai vacillé devant chez lui, était-ce le froid, la vue troublante de cette femme ou l’absence de Paul, j’avais tendu les mains. Le regard sombre, les passants s’étaient écartés de manière plutôt courtoise, à me céder suffisamment de place pour tomber. Et tandis que je rampais sur le trottoir pour m’adosser au mur, les premiers commentaires avaient fusé. J’étais, selon les différents experts de passage, un ivrogne ou un toxicomane. Ma soudaine déchéance permettait à des anonymes de lier connaissance en dissertant sur l’exemple qu’un homme de mon âge offrait à la jeunesse. Puis, rassuré dans sa position sociale, le petit attroupement s’était dispersé.

Mes forces à peine recouvrées et encore transi de froid, je me relevai après quelques minutes et marchai au hasard ; un peu pour réchauffer mes membres gourds, un peu pour reprendre place parmi les humains. Maintenant, l’idée de récupérer mes clés chez ma sœur s’imposait. Elle ne rentrerait que dans la soirée mais que pouvais-je envisager de mieux, sinon m’approcher de son domicile situé à l’autre bout de la ville ?

Cependant, c’était m’exposer aux regards des passagers du métro, peut-être à un contrôle de police et sans papier d’identité ni argent, j’hésitai. Je fus surpris dans ma réflexion par les parfums exhalés de fleurs coupées, disposées en bouquets devant une boutique. La seule ouverte de cette rue. Pris d’une soudaine bouffée de joie et enivré par les senteurs, une explosion de couleurs gagna mes sens. J’entrai sans réfléchir dans le magasin grand ouvert. La première idée qui avait jailli dans mon esprit était de solliciter de l’aide, convaincu, je ne sais pourquoi, que dans cette échoppe du bonheur, on allait me l’apporter.

Toujours confus, j’exposai à la fleuriste ma situation : le chien qui ferme la porte, la veste empruntée qui brûle et le malaise qui m’avait terrassé. Puis je demandai si elle me reconnaissait et si elle pouvait m’approcher de chez ma sœur où se trouve un double de mes clés car elle rentrait de Florence.

Le visage de mon interlocutrice, d’abord accueillant se métamorphosa en grimace à mesure que je m’exprimais. Elle agrippa mon avant-bras. Sans doute, étais-je allé trop vite, alors je voulus préciser mes intentions et tandis que je parlais, ses traits se crispèrent tout à fait et ses ongles s’enfoncèrent un peu plus dans ma chair.

— Je ne suis pas un voleur m’étais-je senti obligé de dire, je…

— Je perds les eaux ! Emmenez-moi à la clinique, tout de suite, les clés sont là, dans mon sac.

— Non, j’alerte les pompiers ! Je m’emparai de son portable.

En attendant les secours, j’installai la fleuriste au sol sur un couvre-lit et des coussins trouvés dans l’arrière-boutique. Puis, m’étant accroupi à son chevet, elle m’avait confié s’appeler Anne. Je demandai s’il fallait prévenir le futur papa.

— Il n’y a pas de père, il est… J’ai deux semaines d’avance, avait-elle dit, s’accrochant à nouveau à mon bras, ne m’abandonnez pas !

J’ouvris la bouche pour la réconforter mais je bafouillai. Alors nos yeux se rencontrèrent et je plongeai dans un instant d’éternité, oubliant chien, clés, Sylvia et ma chemise en loques.

— Les pompiers ne devraient pas tarder, avais-je dit pour me donner une contenance.

J’étais terrifié à l’idée qu’elle accoucha avant l’arrivée des secours. Je ne comprenais rien à ces questions de grossesse ni même aux enfants. Je savais tout au plus leur conter des histoires et encore, uniquement à ceux de ma sœur. Mais celui qui venait là, je l’imaginai fripé, visqueux, avec son cordon gris-bleu en torsade. Je n’étais pas préparé à une telle épreuve, il m’effrayait. Je fus soulagé lorsque retentit la sirène deux tons qui précéda l’entrée des hommes en uniforme. J’allais reprendre le cours de ma vie. Je voulus céder ma place au médecin, mais Anne refusa de me lâcher. Le docteur tenta de la raisonner et elle hurla en enfonçant un peu plus ses ongles dans ma peau.

— Allez, on vous embarque monsieur, ça n’a que trop duré, déclara le capitaine des pompiers. Suivez-nous.

Dans l’ambulance, debout contre la civière, c’est les yeux plongés dans son regard que je tenais la main de la future maman. Elle m’encouragea par une légère pression. J’effleurai le creux de sa paume de mon index vers la partie plus charnue. Elle était douce, chaude et parsemée de faibles rugosités. Je m’abandonnai à la découverte d’un sentiment étrange que les mots ne portaient pas encore. Elle glissa ses doigts entre les miens.

Une contraction nous sortit de notre torpeur.

— Nous serons bientôt à la maternité, dit l’un des pompiers.

Je retrouverai sous peu ma liberté, pensai-je. Enfin, c’est ce que je croyais.

— Je ne suis pas le père avais-je dit à la sage-femme qui me poussait vers la salle de travail.

A la sortie du véhicule, Anne avait insisté pour que je reste encore. Je la regardai et hypocritement, désignant une salle d’attente :

— Je vous attends ici, avais-je lâché, possédé de nouveau par l’idée de mes clés, de mon ouvrage et du chien de ma sœur, qui immanquablement, à l’heure qu’il était, avait sali ma moquette.

— Mais qui êtes-vous me demanda la professionnelle ?

À ce moment, je faillis décliner mon identité d’écrivain, avec cette sorte de détachement hautin que je travaille devant le miroir. Je voulus évoquer les coupures de journaux dont mes œuvres étaient l’objet dans la presse nationale, un projet d’adaptation à l’écran et mon meilleur roman à paraître au printemps prochain. Mais en une seconde, avec cette dégaine qui me donnait des allures de clochard, cela me parut incongru et je craignis qu’elle contactât le service de psychiatrie voisin.

— C’est ma fleuriste, je suis juste un client, je vais devoir vous laisser.

— Non, restez ! hurla Anne à nouveau.

Sans m’en apercevoir, j’avais suivi le brancard jusqu’à l’entrée de la salle de travail. Je n’eus pas le temps de réagir que déjà :

— Lavez-vous les mains monsieur, jusqu’aux coudes avec la brosse, oui, voilà.

— Je ne suis pas le père.

— Dépêchez-vous, ça ne devrait plus être long.

La tête affublée d’une charlotte, une infirmière m’aida à endosser une blouse d’un papier verdâtre et me bouscula vers Anne installée sur la chaise d’accouchement.

— Poussez Madame, disait le médecin, poussez !

On me plaça à côté d’Anne. Elle soufflait par petits coups répétés. Terrorisé j’avais de nouveau saisi ses doigts. Malgré ses traits tirés par la douleur, nos yeux se mêlèrent dans une totale fusion. Je fus rassuré.

— C’est un garçon, triompha la sage-femme. Un sourire illumina son visage.

— Venez couper le cordon, monsieur.

— Je ne suis pas le père.

On me tendit d’étranges ciseaux et entre deux clips chirurgicaux, sous les regards de l’équipe médicale, d’une main tremblante, je tranchai.

Seize heures, déjà. Je dois quitter cette clinique. D’abord je récupère mon double chez ma sœur. Je ne sais pas comment y aller, mais je n’en peux plus de cette histoire. Si au moins j’avais matière à écrire une nouvelle ; je perds mon temps. Mais enfin, quel idiot je fais, me dis-je soudain, suis-je perturbé au point d’oublier que Julie, la voisine de palier de Sophie, possède sa clé ? Elle m’ouvrira et je récupérerai mon trousseau. Si je me dépêche, je peux y être en moins d’une heure, et à dix-huit heures trente, je peux être à mon clavier. Si je travaille jusque tard dans la nuit, je peux pondre dix pages, quinze peut-être.

Tandis que je m’abandonnai à cette réflexion, on avait installé Anne en chambre, le nourrisson lui, se remettait de son aventure en couveuse. Absorbé par mes pensées, j’avais suivi.

— Vous êtes un homme formidable, me dit Anne.

— Oui, non, je ne sais pas, je dois y aller, je…

— Vous êtes Hugues Foldage, n’est-ce pas, l’écrivain ?

Le temps s’arrêta. Je m’assis sur la chaise à son chevet, je pris à nouveau sa main et restai sans voix. Elle poursuivit :

— J’ai apprécié votre discrétion pour me permettre de vivre pleinement ce moment unique, votre courage aussi.  C’est vrai, vous auriez pu profiter de la situation pour vous mettre en avant, parler de vos romans, mais jamais, une totale abnégation.

Je plongeai dans l’univers de ses yeux bleus aux reflets verdoyants et me perdis dans l’abîme de ses pupilles. De manière imperceptible elle souleva la tête, nous nous embrassâmes.

— Coucou les jeunes parents, lâcha l’infirmière qui entrait, voilà votre merveille.

Elle déposa l’enfant dans le berceau et sortit.

                                                                                                   

(Richard Peucelle)

La plume et l'image

Association pour la promotion et l'animation d'ateliers d'écriture, sous toutes leurs formes.

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