La trivolette bleue

— Voilà Allauch ! dit le docteur, nous sommes peut-être sauvés. Marchez en bon ordre et souriez. Ils nous attendent. Ne leur parlez pas. C’est inutile, personne ne vous croirait. Laissez-moi leur raconter, moi, je peux.


Le docteur Martinez menait notre troupe depuis plusieurs jours maintenant. Il y croyait ce brave docteur ! Bien sûr, il nous mentait : nous n’étions pas plus attendus ici que dans tous les autres villages traversés. Partis de Marseille, nous nous étions arrêtés à La Penne-sur-Huveaune, Gémenos, Roquevaire, Aubagne, Eoures, La Treille… A vrai dire, nous étions au bout de nos forces et notre espoir s’effilochait un peu plus à chaque kilomètre parcouru. Partout, nous étions chassés à demi-mots ou radicalement rejetés. Les esprits, encore marqués par le Covid, étaient effrayés par notre aspect lamentable et ne voyaient en nous que de pauvres hères contagieux. Cette maladie mystérieuse qui nous unissait tous et nous rongeait, la Grisaïte aiguë, ternissait notre peau et creusait nos traits, voilait notre regard aux yeux éteints qui ne renvoyaient que des lueurs d’ennui et de fatigue, embrumait nos poumons d’un écran invisible.

Cependant il fallait faire bonne figure cette fois-ci. Il en allait de notre salut à tous. Nous étions une bonne vingtaine, des hommes et des femmes, entre vingt et soixante ans environ, d’origines et d’horizons variés.

Nous marchions en deux lignes serrées, dignes et silencieux, au bord de la route des Quatre-Saisons. La proximité des voitures qui nous dépassaient occasionnait à chaque fois des malaises que nous retenions avec peine : les gaz d’échappement irritaient nos bronches et nos poumons, nous avions entamé notre marche mais chacun de nos pas traînait avec lui toute la misère de notre condition, la faiblesse et l’aridité de nos organismes.

Le jardin caché dans la pinède du Carlevan était désert en ce début d’après-midi, il nous permit une halte bien méritée. Nous nous répartîmes sur des bancs à l’ombre des pins. En ce début avril 2024, l’air était doux et parfumé des senteurs de mon enfance : l’épaisseur de la résine et la frivolité du romarin. Des nuages légers couraient dans un ciel lumineux.

Le docteur Martinez, aussi ventru que moustachu, nous regardait avec un sourire paternel prendre un peu de repos, lui-même ne semblait jamais fatigué. Il devait avoir mon âge, une quarantaine bien sonnée. La maladie s’était pourtant déclarée pour lui aussi mais son enthousiasme et son charisme nous portaient tous, dans cette folle expédition de la dernière chance.

— Mes amis, il y a urgence à trouver la Trivolette bleue dans les collines environnantes. Vous savez qu’Allauch est le dernier village que nous démarchons et vous savez à quel point cette plante peut être la clé de notre guérison. Il me faut convaincre le maire de nous permettre de séjourner quelque temps ici. Je vous invite à commencer vos recherches dans la colline : n’oubliez pas qu’il ne faut surtout pas la cueillir si vous en voyez, les bienfaits de cette fleur n’agissent que si elle reste en contact avec sa terre nourricière. Vous devrez simplement vous pencher pour la respirer et frotter vos mains sur ses feuilles. Antoine, accompagnez-moi à la Mairie, vous êtes mon alibi scientifique, historique et culturel !

J’avais fait partie des premiers patients du docteur Martinez à consulter pour la Grisaïte aiguë. Environ trois mois auparavant, j’avais commencé à ressentir les premiers symptômes de cet étrange mal. J’avais une sorte de gêne pour respirer au début, comme si mon amplitude pulmonaire était réduite. Je ne m’étais pas trop inquiété. J’avais perdu mon boulot à l’agence de pub où je ne parvenais plus à produire le moindre slogan spirituel ou pertinent et j’avais repris la cigarette, ça devait être ça. Et puis, il y avait eu cette sorte de voile sur mes yeux, ma vision était moins nette, les couleurs moins vives, avant d’observer mon reflet un matin avec une sorte de malaise. Comme si je ne m’étais plus regardé depuis des années. Ma peau, grisâtre et translucide, avait perdu son éclat et son élasticité ; mes yeux, enfoncés dans des orbites creuses et violacées, me fixaient mornes et sans vie. Même mes cheveux avaient étonnamment blanchi en quelques semaines.

En plus de cette image de moi-même que je n’arrivais plus à reconnaître, j’éprouvais une langueur permanente, un manque d’énergie et d’appétit évident, qui rendaient mes pas lents et lourds, ma démarche pesante. Ma femme et mes enfants étaient partis depuis un mois, j’étais trop absent de moi-même pour continuer à donner le change. Je n’avais pas vu ma femme vieillir ni mes enfants grandir. J’habitais avec eux sans plus m’émouvoir de leurs paroles, de leurs silences, de leurs absences.

J’avais eu la chance de croiser le chemin du docteur Martinez, le premier à bien vouloir m’écouter et poser un diagnostic sur ce mal mystérieux, à défaut de pouvoir me soigner. Mon errance thérapeutique avait finalement été de courte durée, les examens traditionnels étant peu concluants et la dégradation inexorable.

Lors de nos conversations, le docteur m’avait parlé de cette expérimentation qu’il voulait tenter avec la Trivolette bleue, cette fleur minuscule et méconnue à trois pétales, qui pousse dans les collines méditerranéennes. L’idée lui était venue après avoir lu un rapport de l’Institut Universitaire des Maladies Rares de Bulgarie. Un imminent professeur avait, fin 2021, soigné l’anosmie et l’agueusie des malades du Covid grâce à cette fleur, déjà utilisée pendant l’Antiquité comme plante médicinale. En respirant ces petites fleurs qui poussent au ras du sol dans les milieux secs et chauds, les malades avaient très rapidement retrouvé le goût et l’odorat. L’atteinte neurologique due au Covid était sensiblement similaire à celle de la Grisaïte aiguë, ce même puissant principe actif pourrait sans doute, à nous aussi, redonner les couleurs du monde, le sel de la vie, le souffle du conquérant, les saveurs de l’existence et la force des vainqueurs. Tel était en tout cas le projet fou que m’avait présenté le docteur Martinez, dans son cabinet marseillais. Il avait concentré autour de lui la presque totalité des patients de la région souffrant de cette mystérieuse maladie auto-immune et non contagieuse. Nous n’étions heureusement que peu nombreux. Nous étions tous d’âge actif, habitant en ville. Le problème était dans un premier temps de localiser des étendues assez denses de Trivolette bleue. Il fallait ensuite avoir la possibilité de se fixer à proximité, le temps de l’expérience thérapeutique. Le docteur Martinez était lui-même un citadin peu familier de botanique, et il n’était pas originaire de la région.

C’est alors que j’avais pensé aux carnets de mon arrière-grand-père Augustin. Il habitait Allauch et avait été au lycée Thiers à Marseille, avec Marcel Pagnol. Ils avaient bien sympathisé car ils avaient arpenté les mêmes collines pendant les étés de leur enfance, sans jamais se croiser avant les bancs du lycée !

Augustin était passionné d’herboristerie et tenait des carnets de toutes les plantes qu’il trouvait dans la région. Il les dessinait et faisait des recherches et des expériences sur leurs utilisations. Il rêvait de devenir pharmacien mais la Grande Guerre l’avait fauché à Verdun en 1918, alors que son fils unique, mon grand-père Baptiste, faisait à peine ses premiers pas.

J’avais retrouvé la Trivolette bleue dans les carnets d’Augustin, dans le grenier de mes parents, d’après les descriptions du docteur Martinez. Elle portait la mention « Fleur bleue presque violette, à trois pétales, si petite qu’on la remarque à peine, à la tige courte et aux feuilles veloutées. Effet régulateur neurologique, agit sur les humeurs par inhalation ». Son dessin précis correspondait exactement aux photos du rapport de l’Institut bulgare. Il n’en avait pas fallu davantage pour inspirer au docteur Martinez l’expédition dans laquelle nous avions embarqué.

Notre entrevue avec le Maire fut un franc succès. Le docteur, brillant orateur, avait défendu notre cause avec les meilleurs arguments et toute la foi que lui conférait son espoir d’effacer tous nos maux. Fier de pouvoir contribuer à l’avancée de la science et à l’éventuelle guérison de notre misérable groupe, Monsieur le Maire fit installer des tentes militaires avec lits de camp et sanitaires mobiles, disséminés à plusieurs endroits stratégiques dans les collines. Il fut convenu que deux infirmiers et un médecin de l’hôpital municipal passeraient nous voir une fois par jour, pour nous ravitailler et procéder à des relevés biologiques, afin de mesurer et d’évaluer l’évolution de notre état de santé. Notre nourriture se limiterait à des produits naturels et non transformés, riches en vitamines et minéraux. On mit à notre disposition quelques ânes pour nous aider à transporter nos affaires et nous déplacer dans les collines.

Notre installation démarra dans la plus grande discrétion, pour ne pas émouvoir ou effrayer la population. Pour être crédible, notre expérience devait d’abord être secrète.Très vite, nous avions repéré la Trivolette bleue sur différents secteurs, elle était en pleine floraison en ce printemps timide. Ces petits points bleu nuit étaient pour nous des étoiles dont nous allions, accroupis au ras du sol, respirer les effluves si particulières, qui piquaient le nez comme du poivre. Le contact des feuilles épaisses était aussi recommandé pour fonctionner par capillarité. Ce mode de soin était si gai et original que, peu importe son efficacité, nous nous y adonnions tous avec une grande joie et un fol enthousiasme, malgré nos difficultés. Enfin, nous pouvions arrêter notre marche et prendre le temps de nous regarder, de nous reposer, d’échanger des paroles d’encouragement et des sourires. Je partageais ma tente avec le docteur Martinez, Angèle, la plus âgée du groupe, Martin, un gaillard barbu et tatoué d’une petite trentaine d’années et Manon, aux cheveux longs et noirs et à la démarche feutrée, qui glissait plus qu’elle ne se déplaçait. Je la trouvais si belle dans son silence ! Nous étions installés non loin de Notre-Dame-du-Château, sur un petit plateau surplombant l’ensemble du village et les champs alentours. Il ne fallut pas plus de quelques jours pour nous organiser et découvrir les meilleurs coins pour dénicher des Trivolettes bleues.

Il nous suffisait de passer nos journées au grand air, baignés d’un silence bienfaiteur ponctué du chant des oiseaux, à nous pencher pour humer les fleurs et frotter nos mains sur les feuilles. Nous vivions à la hauteur des scarabées et des fourmis, en suivant le rythme naturel du soleil. Le soir, nous nous retrouvions pour une soupe de légumes commune et cette vie de scouts faisait de nous chaque jour des êtres plus sociables, solidaires, mais aussi déterminés et épanouis. Notre cure s’apparentait un peu à un camp de vacances pour adultes, libérés des contraintes du travail, du quotidien, des pressions sociales, financières, hiérarchiques et familiales.

Chacun commençait à prendre naturellement sa place dans le groupe et les regards s’illuminaient chaque jour d’étincelles supplémentaires, la grisaille du teint faisait place au rosé de la fraîcheur matinale sur la peau tiède et déjà hâlée qui sort du lit. A mesure que les sourires s’épanouissaient sur les visages reposés et détendus, exposés au vent et au soleil, l’air rentrait mieux dans les poumons, l’acuité visuelle et la palette des couleurs revenait à la lumière des couchers de soleil qui s’étendaient sous nos yeux jusqu’à la mer. Le soir, lorsque les étoiles avaient parsemé le ciel et que nous retrouvions la chaleur des tentes, Angèle nous lisait les romans d’enfance de Marcel Pagnol et notre cœur voyageait au pays des premiers émois et des découvertes élémentaires. Je m’asseyais près de Manon sans rien dire et parfois je prenais sa main fine dans la mienne. Dehors, le chant des crapauds et le cri des chouettes berçaient nos veillées ; le sommeil, l’appétit et le désir de vivre nous regagnaient comme des exilés qui retrouvent leur patrie après un naufrage.

En deux semaines, l’ensemble de notre groupe retrouva vigueur et santé. Les analyses effectuées sur chacun de nous ne montraient plus aucun signe de faiblesse, c’était un miracle !

Le docteur Martinez exultait, il avait préparé un article pour le Lancet Journal of Medecine et comptait devenir célèbre. Il avait collecté toutes les données prélevées sur nos organismes et voulait être le premier à savoir soigner la Grisaïte aiguë avec une cure in-situ de Trivolette bleue. Il avait préparé des graphiques et tableaux en trois dimensions sur son ordinateur. Il organisa une grande conférence de presse aux côtés du maire d’Allauch et des représentants de l’hôpital.

Chacun des membres de notre groupe avait décidé de changer son quotidien pour se rapprocher de la nature et d’une vie plus saine et plus ouverte aux autres, à proximité des Trivolettes bleues, au cas où. C’est ainsi qu’ils avaient naturellement tous opté pour un emménagement à Allauch. J’avais moi-même entrepris de réhabiliter la vieille maison de mes grands-parents. Six mois plus tard, aucune rechute n’avait été déclarée. Hélas pour l’ambition de notre cher docteur Martinez, à qui nous devions tous la vie, le succès de son expérience ne fut pas reconnu par le monde scientifique, notre miraculeuse guérison serait destinée à rester secrète. Déjà, la reconnaissance de la maladie de la Grisaïte aiguë faisait polémique. Nous étions si peu à l’avoir développée et ses symptômes étaient si variés que tous les scientifiques ne voulaient pas admettre son existence. Ensuite, les conditions de notre expérimentation scientifique manquaient irrémédiablement de rigueur : personne ne sut jamais si c’était la Trivolette bleue ou notre mode de vie naturel et paisible dans les collines qui nous avait guéris.

Manon et moi vivions ensemble depuis ces événements, nous étions si heureux et dans une telle forme que peu nous importait l’origine réelle de cette renaissance. Nous mettions toute notre énergie et notre entrain dans les travaux de cette vieille bâtisse, redécoupée en plusieurs gîtes qui commençaient à prendre des airs simples, chaleureux et accueillants.

Après tout, les secrets du bonheur ne sont faits pour être partagés qu’avec ceux qui veulent bien y croire !

Cécile Israel Roy