La dette

Perplexe, Philippe Frévent relut attentivement les neuf chiffres au dos de sa carte bleue, et les composa de nouveau sur le clavier. Le site de la SNCF afficha une fois encore « paiement refusé ». Dans un nouvel onglet, il consulta son compte courant ; en ce début de mois, il était bien fourni. L’autre, où il épargnait pour ses charges, était aussi créditeur d’une somme conséquente.

Contrarié, Philippe se résolut à éteindre son ordinateur ; en ce dimanche après-midi, il n’y avait rien de plus qu’il put faire pour régler ce désagrément. Il appellerait la banque dès lundi matin, pour une explication.

Depuis son pénible divorce, deux ans auparavant, il n’avait pas pris de vacances. Son fils, diplôme en poche, venait de s’installer avec sa copine dans une ville voisine. À cinquante et un ans, libéré de la charge de son enfant, l’organisation de son petit voyage, lui parut une saine occupation, pour le week-end d’un célibataire.

La réunion d’équipe du lundi matin s’éternisait. Philippe n’écoutait plus les recommandations de son chef. Enfin à dix heures, la pause fut décrétée. Tandis que ses collègues se précipitaient vers la machine à café, il s’isola et contacta la banque. Toujours concis, il expliqua en quelques mots l’incident qui s’était produit la veille sur l’internet.

—  C’est tout à fait normal, répondit son interlocutrice, j’allais justement vous appeler pour vous informer. Peut-on se rencontrer disons, demain onze heures ?

Philippe resta sans voix ; puis il se ressaisit :

— Comment ça ! Tout à fait normal ?

— Je ne peux rien dire par téléphone. Je vous expliquerai tout de vive voix. N’ayez aucune inquiétude. La personne raccrocha.

Jusqu’au matin suivant, Philippe passa les moments les plus désagréables de sa vie. Il obtint de son employeur d’être libéré, et le mardi à onze heures il était reçu par la responsable. Elle lui présenta un être des plus étonnants à ses côtés : monsieur Létriet, agent du fisc, attaché à la banque.

— Votre carte a été bloquée, commença-t-elle, car vous faites partie d’un panel de gens sélectionnés pour aider le pays à rembourser la dette extérieure.

— Quoi ! hurla Philippe, je ne comprends rien à ce que vous dites ! Sélectionné, moi ! Mais pourquoi ?

Il s’était affalé, les bras pendant le long de sa chaise, il poursuivit :

— J’ai de l’argent sur mon compte, sur les deux comptes même ! Alors pourquoi ma carte est-elle bloquée ? Vous m’avez gâché le week-end !

— C’est ce que j’essaie de vous faire comprendre ; écoutez-moi, je vous prie, reprit madame Venteux. Vous avez été sélectionné pour redresser le pays et…

— Je me moque bien de vos salades ! J’ai cinquante balais, et j’entends bien aujourd’hui qu’on me foute la paix. Aussi vrai que vous me voyez, vous allez régler cette histoire de carte qui n’a pas lieu d’être bloquée !

—  Monsieur, dit soudain l’agent du fisc, sortant de sa somnolence, la banque n’est pour rien dans cette décision. C’est une directive conjointe des ministères des Finances et de la Justice. Vous n’êtes pas sans savoir la situation de la nation. Vous avez été choisi contre votre gré, certes, mais cela s’impose à vous comme aux autres. Madame Venteux et moi-même sommes de simples exécutants chargés de vous informer des modalités d’application, et de veiller au bon déroulement des opérations. C’est tout.

L’aggravation soudaine du chômage, notamment chez les plus jeunes, avait entraîné le pays dans la crise la plus inquiétante de son histoire. La dette extérieure n’avait cessé de se creuser, l’état ne paya pas les pensions durant des mois. Des émeutes, des pillages avaient secoué la nation pendant des semaines. La situation connut un mieux à l’approche des élections présidentielles, avec l’annonce du programme draconien d’un nouveau parti. Malgré la grande méfiance qu’il suscitait, l’émergence de ce mouvement politique au pouvoir ne surprit personne. Cependant, des zones d’ombre dans son projet avait inquiété certains médias d’opposition qui furent rapidement bâillonnés.

Philippe, abasourdi, le visage défait, à court d’arguments, écoutait.

— Voilà, poursuivit madame Venteux, nous avons reçu des consignes des deux ministères. Un nombre de quinquagénaires doit participer à l’effort de remboursement de la dette. L’état juge la plupart d’entre vous dégagée des charges les plus lourdes, telles que l’éducation des enfants, le paiement de loyer. Les gens de votre âge sont souvent propriétaires ; certains ont déjà touché de confortables héritages. La stabilité professionnelle entre en considération : grâce à votre ancienneté, vous bénéficiez généralement de salaires parmi les plus élevés.

Bouche bée, Philippe écoutait sans comprendre, son regard allait de l’un à l’autre de ses interlocuteurs.

— Vos comptes vont être confisqués, et durant trois ans, vos revenus seront presque intégralement perçus par le gouvernement, c’est un effort de solidarité, reprit madame Venteux.

— Et mon plan d’épargne logement ? Celui que je prévois pour mon fils ?

— Saisi aussi ! Désolée, affirma-t-elle. Vous disposerez de cinq cents euros par mois pour l’ensemble de vos besoins, le reste revient au pays ; ne vous plaignez pas, c’est plus que le RSA. Vous devez poursuivre votre travail. Soyez discret, personne de votre entourage ne doit savoir que vous avez été sélectionné. C’est un secret d’État. Seul votre employeur est dans la confidence.  Il est chargé de veiller à d’éventuels manquements de votre part.

— Autrement dit, c’est une balance ! lança Philippe.

— Ne soyez pas injuste, il est comme nous, il n’a pas le choix. J’ajoute qu’il vous est interdit de quitter le territoire, tout arrêt maladie sera contrôlé, toute rébellion fera l’objet de sanctions pouvant conduire à l’incarcération. Cet effort que vous concédez dans l’intérêt de la nation sera relayé dans trois ans, par une autre sélection jusqu’au remboursement total de la dette.

Philippe sortit de la banque en titubant. D’un naturel jovial et travailleur, il devint pensif et peu productif. Quelques jours plus tard, ses collègues inquiets l’interrogèrent sur sa santé. Par crainte, il se montra évasif, et peu à peu, ils se détachèrent de lui. Il s’isola.

Les cinq cents euros dont il disposait le contraignirent à réduire considérablement son train de vie. Les factures énergétiques réglées et les courses alimentaires stockées, il ne restait presque rien. L’achat d’une paire de chaussures l’astreignait à de drastiques économies. Pour arrondir ses fins de mois, il trouva sur ses moments de repos, de petits emplois de distribution de journaux gratuits, et l’automne venu, il participa aux vendanges. Dans les vignes, il constata qu’un nombre considérable de femmes et d’hommes, sensiblement de son âge, travaillaient sur des temps de loisirs. Taraudé par la solitude, son désir de partager son ressenti le consumait. Il remarqua un vendangeur affable, plaisantant facilement avec ses camarades. Philippe s’approcha de lui ; ils ne furent pas longs à se lier d’amitié. Alors qu’il s’interrogeait sur la manière d’aborder prudemment le sujet, l’individu lui-même lui demanda en chuchotant :

— Tu es un sélectionné ?

Philippe tressaillit. Ébranlé, l’air grave, il répondit d’un hochement de tête.

En quelques mots, l’homme, Michel Ramon, lui expliqua avoir rassemblé quelques personnes qui souhaitaient combattre cette injustice. Il l’informa de l’existence de groupuscules actifs en relation avec des journalistes dans tout le pays, et l’invita à se joindre à eux.

Le moral remonta un peu après ce contact. Cependant, Philippe restait très affecté. Cette réunion prochaine lui permettrait sans doute d’échanger sur sa condition, mais il ne croyait pas possible de vaincre la puissance d’un état. Les petits boulots non déclarés, bien qu’aidant au quotidien, représentaient un risque. Il ne voyait pas d’issue à ce qu’il vivait de toute évidence comme un piège.

Un matin, tandis qu’il traversait distraitement la rue, une voiture manqua de le renverser. La peur écartée, l’idée de provoquer un tel accident pour percevoir la prime d’assurance, lui parcourut l’esprit. Aussitôt, un sentiment de honte l’envahit. Comment pouvait-il imaginer une chose pareille, lui qui avait travaillé toute sa vie ? Puis après quelques jours, cette idée germa en lui comme une sortie possible de son l’enfer. De cette manière, il avait la sensation de reprendre un contrôle sur son existence. Cette pensée s’implanta d’autant plus solidement, que l’état s’engageait à ne pas toucher aux indemnités liées à la maladie et aux accidents.

Philippe peinait à ouvrir les yeux. Dans la lumière blanche qui l’aveuglait, il distinguait à peine une silhouette à contre-jour. Il referma brusquement les paupières pour laisser le temps à sa rétine de s’habituer. À la seconde tentative, il discernait mieux son environnement : une chambre d’hôpital et face à lui, un médecin et une infirmière qui l’appelaient en articulant son nom. Il esquissa un mouvement, mais son côté gauche endolori lui arracha un cri.

— Vous avez été renversé par une voiture, déclara l’homme. Vous avez deux côtes cassées et un gros hématome sur la cuisse. Quelques jours de repos et rien n’y paraîtra plus. Cependant, nous vous gardons en observation, vous avez perdu connaissance au moment du choc.

Philippe ferma les yeux. Satisfait malgré la douleur, il se relevait de son stratagème machiavélique sans trop de dégâts. À sa sortie de l’hôpital, il constitua le dossier d’indemnisation avec l’assurance.

Il espérait participer à la réunion organisée par Michel Ramon, mais l’accident l’en avait empêché. Il le contacta pour une autre date.

La vie quotidienne reprit son cours monotone avec sa chape d’hypocrisie institutionnelle, lorsqu’un matin, Philippe reçut une nouvelle convocation de la banque. Inquiet, il fut accueilli avec le même cérémonial.

— Nous vous remercions d’être venu, commença madame Venteux.

— Tu parles, comme si j’avais le choix !

— Nous souhaitions vous rencontrer parce que nous avons observé d’importants mouvements d’argent sur votre compte, suite à l’accident dont vous avez été l’objet. Vous savez que l’État n’est pas autorisé à disposer de cet argent, cependant une intensification de ce type de phénomènes a conduit le pouvoir à diligenter une enquête.

— C’est-à-dire ? interrogea Philippe.

— De nombreux sélectionnés, poursuivit l’agent du fisc, ont des désagréments dans lesquels ils sont toujours des victimes bien indemnisées, et ils s’en sortent avec peu ou pas de séquelles : le gouvernement suspecte des escroqueries.

— Et alors, vous croyez que ça m’a amusé de me faire renverser ?

— Ne soyez pas inquiet, si vous n’avez rien à vous reprocher, tout ira bien.

— Sinon ? Suggéra Philippe Frévent ?

— Sinon les sommes perçues illégalement seront saisies, et les contrevenants sanctionnés, conclut monsieur Létriet. Autre chose, ajouta l’agent du fisc, connaissez-vous monsieur Ramon ?

Philippe déglutit difficilement et se raidit sur sa chaise.

— Euh oui, je crois, de vue.

— Il a été arrêté pour atteinte à la sécurité de l’état. Il fomentait des réunions subversives visant à troubler l’effort du gouvernement pour réduire la dette.

— Et alors ? Que voulez-vous que ça me fasse ? dit Philippe Frévent.

— On a trouvé votre nom sur une liste chez lui. Vous êtes mis en examen pour les mêmes motifs.

Au moment où l’agent du fisc prononça la dernière phrase, trois hommes en ciré noir entrèrent dans le bureau, et saisirent Philippe Frévent par les épaules.

— Police ! hurla le premier, ne bougez pas !

Philippe fut incarcéré et déporté sans procès.

***

Comme chaque soir au retour du travail, Hugues s’arrêta dans le hall pour prendre le courrier, et gravit les marches qui conduisaient à l’appartement où l’attendait sa femme. Tout en grimpant l’escalier, il compulsait les enveloppes et reconnaissait au passage les expéditeurs, principalement des factures déjà prélevées. Une lettre bordée d’un liseré tricolore retint son attention. Il vérifia l’adresse. Son nom, Hugues Frévent, figurait bien dans la fenêtre. En haut à gauche dans un encart on pouvait lire les coordonnées du ministère de la Justice. Il sortit le feuillet qu’il déplia en le secouant d’une main nerveuse.

— Tu as l’air inquiet, lui dit sa femme tandis qu’il franchissait le pas de la porte.

— Mon père est mort ! s’exclama-t-il en lui tendant la lettre.

L’imprimé expliquait que Philippe Frévent, suicidaire, s’était de nouveau jeté sous une voiture et qu’il avait succombé. Il était aussi précisé que tous ses biens et comptes bancaires étaient saisis pour combler les dettes contractées à cause des achats compulsifs liés à sa dépression.

Richard Peucelle