Fragments polyphoniques : La bonté

Christian et Pierre ne sont pas toujours bavards, mais il arrive que… L’un raconte le soleil , et l’autre enchante la lumière noire. Les pinceaux et les plumes habillent tout de robes de fête. Alors, il arrive qu’à la place de balançoire on lise liberté, à la place de trait noir on lise chemin, à la place d’escalier on lise aventure. À la place de livre ou de tableau, très souvent on lit cadeaux.

Matthew voulait qu’on lui explique les mots. Il aimait ceux qui étaient, comment il disait déjà, volants, oui il aimait les mots volants : Amour volait, Foi volait, Partage volait aussi. Il aurait voulu voir voler Beauté-et-Bonté, qu’il appelait les Jumelles. Mais, disait-il, sans aucune tristesse,  ces deux-là s’accrochent au visage et aux mains. Si la bonté ne vole pas, c’est qu’elle a  les mains pleines.

Brigitte D. vivait en Normandie. De son mariage, de ses enfants, de ses voyages, de ses amies, de ses préférences littéraires on ne sut rien. Pourtant on sut tout des lettres qu’elle écrivit ou qu’elle reçut entre 1950 et 1958. Madame D. fut la première factrice des lettres du père Noël, et sa secrétaire.

Le réverbère qui éclairait le pare-brise de la voiture de Nadine dessinait sur la vitre des ombres de papillons géants. Elles recouvraient la moitié de la surface. En s’approchant, d’un pas lent, presque effrayée de voir tout disparaître, elle vit les dizaines de papiers collants en forme de cœur. Les enfants de l’école d’à-côté avaient écrit des mots avec les plus belles fautes d’orthographe du monde. A love Iou ! L’enseignante se demanda si la bonté ce n’était pas seulement l’accueil de tout ce qui vient.

Tante Jeanne préparait des pâtés, des salades de fruits, des légumes farcis, des sauces rouges, rarement blanches, des roulés, des tartes, des sablés, des entrées, des fruits secs, des frites, des viandes en boulettes, des viandes en tranches, des viandes en rôti, des jus de citron, des pâtes de coings, des confitures de pastèque, des crêpes, des feuilletés, des pizzas, des feuilles de vigne…Elle souriait en se tenant les reins qu’elle avait douloureux.

La Bonté un jour descendit de l’Olympe
La Bonté : Je suis la Bonté.
Le Chœur : De quel dieu es-tu la messagère ?
La Bonté : Faut-il être envoyée pour être entendue ?
Le Chœur : C’est préférable.
La Bonté : Je ne viens pas de l’union des dieux
Le Chœur : Ah peuple d’humains, Bonté se croit supérieure à l’Olympe !!
La Bonté : Vous n’êtes pas obligé de me suivre. Sachez seulement que j’existe.
Le Chœur : Nous sommes trop occupés.
La Bonté s’éloigna sur les chemins et ensemença la terre.

Nathalie est dans l’avion. Place 21 C, classe économique, vol AF 536 pour Reykjavik. L’avion a atteint sa vitesse de croisière, les passagers peuvent éclairer les lumières, baisser les tablettes, détacher les ceintures. Tout est sous contrôle. Cela fait 1 heure 35 minutes que le corps de Nathalie tremble et que ses yeux fermés pleurent. Désarmé devant l’attitude de sa voisine, Monsieur V. lui prend la main. Il respire plus amplement, se redresse légèrement du siège, fixe les yeux clos de Nathalie, et sans réfléchir l’embrasse.

Nadine Brunelot