Délivrances – Une nouvelle de Cécile Israël – Résidence avec Christine de La Souchère (été 2021)

                                         

Madame Martha, la concierge

– Pascal Baillard ? Oui, je le connais, ça fait dix ans qu’il habite au cinquième, l’appartement de gauche. C’est le plus grand de l’immeuble. Il est arrivé ici à l’époque avec Sandrine, sa compagne. Elle est partie je crois, ça doit bien faire neuf mois.

Jamais de problème avec monsieur Baillard, tout le monde l’apprécie ici, c’est un monsieur très bien vous savez ! Et toujours généreux pour les Etrennes, comparé à certains, hum…

Oui, un grand écrivain, tout le temps bien habillé, il m’a même signé son dernier roman. Vous vous rendez compte la chance que j’ai ! Mais avec tout ce travail, je n’ai pas encore eu le temps de le lire.

Bref, depuis que mademoiselle Sandrine est partie, je ne le reconnais plus le pauvre ! Et si vous voyiez ses poubelles !… Vous savez, on sait tout de la vie des gens avec les poubelles, même si on ne cherche pas.

Moi, je vous assure, je ne me mêle pas, pourtant quand je vois s’entasser toutes ces bouteilles vides, je me dis bien que quelque chose ne va pas… Et je ne vous parle même pas de son allure lorsqu’il descend la poubelle… Non, ce n’est plus le même homme depuis qu’elle est partie!

                                                           

Sandrine, à son psy

– Oui bien sûr, je vais vous parler de Pascal. Je l’ai tant aimé. Évidemment je l’aime toujours mais…

Je l’ai rencontré au moment où je finissais mes études. Je n’étais qu’une gamine, malgré ça je crois bien que j’ai été sa muse, au moins sa source d’inspiration. Du moins, c’est ce qu’il m’a répété pendant des années.

Au début, je n’étais qu’admiration, il m’a tout appris, c’est vrai, je lui dois tout. C’est grâce à lui que j’ai obtenu ce poste de Directrice de collection au Seuil.

Seulement il a fallu que je parte, c’était le seul moyen, autrement je l’aurais fait souffrir.

Moi aussi je veux exister aujourd’hui, vous comprenez ?

Vivre dans l’ombre de quelqu’un tel que lui, vous savez, c’est difficile à la longue.

Et puis il se trouve que j’ai fait une rencontre l’année dernière, Franck.

Vous comprenez, j’ai 35 ans, le temps passe vite. Avec Pascal, jamais je n’aurais pu avoir d’enfant, il n’en voulait pas. Il était trop enfermé dans son monde, dans ses mondes, presque captif, et à la fin, ça m’étouffait…

Vous me suivez ?

                                                                   

– I –

Ce jeune con a claqué la porte avant que j’aie eu le temps de dire ouf.

Pour une fois que je me fais livrer mon repas, il fallait que je tombe sur un type aussi empoté ! Faut le faire quand même ! Et voilà que je le suis pour récupérer la sauce Barbecue qu’il a oubliée et voilà que la porte claque derrière moi !

Bon, je récapitule : il est midi, on est dimanche, j’ai une douzaine de nuggets fumants derrière cette foutue porte dont je n’ai pas les clés ! Finalement le con, dans cette histoire, c’est moi. Mais qu’est-ce que je vais faire maintenant ? Ça fait des jours que je n’ai pas mis le nez dehors… Depuis qu’elle est partie, plus rien ne va….

La seule solution qu’il me reste pour rentrer chez moi c’est Martine, ma chère Martine. Ah sœurette ! Comment je ferais sans toi ? C’est bien la seule femme à qui je peux confier un double de mes clés, avec Sandrine évidemment.

Mais Sandrine m’a laissé son trousseau au printemps dernier, il est toujours suspendu sur les petits skis en bois, à côté de la porte…. Ma Sandrine, ma belle, ma muse ! Tu le vois, depuis que tu n’es plus là, je tourne au ralenti, je m’abrutis avec ce whisky, je n’écris plus une ligne, je m’ennuie à mourir… Tu n’es plus là pour me sourire et je m’abîme à l’infini… Oh ma vie, comment as-tu pu me faire ça ?…

Bon, faut que je me réveille, que je sorte de ce cauchemar. C’est Martine, c’est Martine qui a mes clés, pas Sandrine ! Il faut que j’aille chez elle, c’est ça ! Je n’ai même pas mon téléphone ! Il me semble bien qu’elle ne rentre que ce soir de son week-end à Florence, avec son nouveau copain.

J’ai deux solutions : soit j’attends ici, prostré devant ma porte jusqu’à ce qu’un voisin ou la concierge me trouve à l’agonie, soit j’en profite pour faire un tour dans Paris. J’ai jusqu’à ce soir pour arriver Porte d’Italie, ça me laisse de la marge. De toute façon, il n’y a qu’un pauvre ticket de métro au fond de ma poche, je n’ai pas le choix. Avec mon paquet de clopes tout neuf j’ai quelques heures devant moi, ça m’aidera à tenir bon, ça va aller. Et puis, avec un peu de chance, on ne sait jamais ? Ma vie, ma mie, ma Sandrine, peut-être vais-je te croiser au hasard d’une rue, te revoir encore une fois ?

      Faussement requinqué par ces réflexions chaotiques, j’appuyai sur l’interrupteur pour retrouver la lumière qui avait fini par s’éteindre. Le cliquetis du bouton résonna dans la cage d’escalier comme un starter et je me décidai à descendre les marches de l’immeuble, presque glissantes tant madame Martha les astiquait avec soin. Je craignais de la croiser et me fis le plus discret possible pour sortir du bâtiment sans être vu, sans veste ni chapeau, juste une cigarette prête à être allumée au coin des lèvres.

                                                                    

– II –

     Comme j’avais tout mon temps, je m’étais mis à flaner mollement : le soleil d’hiver peinait à se frayer un chemin entre les nuages et je réalisai que je n’étais vêtu que d’une simple chemise, lorsque je fus  brusquement fouetté par une rafale de vent.

Heureusement qu’il me restait quelques euros au fond de ma poche, avec un ticket de métro.

Je décidai de m’installer à la terrasse chauffée du Café des Amis, en face de chez moi.

Je commandai un whisky presque sans y penser. C’est tout ce que j’avais trouvé pour me réchauffer.

  Ma vision se troubla tandis que je braquai mes yeux, rougis sous l’effet de l’alcool et du froid, sur une silhouette splendide qui venait d’arriver avec son manteau rouge. Elle était là, presque à portée de mes doigts, de ma voix… Sandrine ! Tu es là ! C’est toi !

En me levant, je sentis une bouffée brûlante me monter jusqu’à la tête, je voulais la toucher, l’approcher. Je sentis mes jambes devenir molles, elles ne me portaient plus, je titubai, essayant de  retrouver mon équilibre, je fis un pas de côté qui m’envoya heurter un parasol chauffant.

La silhouette au manteau rouge tourna alors la tête vers moi. Le choc ! ce n’était pas toi ! ma princesse, mon amour, tu me jouais des tours ! Mais le feu de mon cœur continuait de tromper mes sens, il me semblait même que la chaleur qui avait d’abord envahi ma tête me gagnait à présent tout entier…

       Le cri du serveur qui me plaqua au sol en m’inondant de sa carafe d’eau me fit revenir à la réalité : sous l’élan de ma maladresse, le parasol chauffant s’était renversé derrière moi, embrasant le bas de ma chemise. Il était temps aussi de retrouver mes esprits, le regard outré de la femme en rouge qui me dévisageait à présent comme un malheureux, me le fit comprendre sans ambiguité.

Le serveur, qui me connaissait de longue date, me proposa gentiment une veste oubliée par un client précédent, pour masquer ma bêtise et mon malaise grandissant.

                                                                 

– III –

     Il était 14h. Je m’avisai d’aller voir Robert dans sa librairie tout au bout de la rue de l’Aqueduc, tout en réalisant que mon estomac ne contenait rien d’autre que le whisky que je venais d’avaler.

L’odeur tenace de roussi de ma chemise, brûlée dans le dos, ne me lâchait pas, semblait s’être incrustée dans mes narines comme une poisse qui adhérait à ma peau, pour me rappeler mes errances.

Robert pourrait sans doute me dépanner d’un vêtement propre et d’une veste plus à ma taille qui changerait la donne. Peut-être même qu’il aurait quelque chose à grignoter ?

     J’arpentais la rue Demarquay en essayant d’assurer mes pas. L’air frais de la rue qui s’engouffrait dans mes poumons m’emplit d’un nouvel élan qui me porta jusqu’au devant de la boutique de Robert.

     Malheureusement, j’avais totalement oublié que nous étions dimanche. Hélas ! Je me trouvai devant une vitrine close de son volet de fer, moi qui m’imaginais déjà faire tinter la joyeuse clochette accrochée à la porte d’entrée, avant d’être accueilli par mon ami et complice. Quelle déception !…

A travers la dentelle métallique du rideau, j’aperçus mon dernier roman, La pierre et le vent, exposé en évidence, en plusieurs exemplaires, présentant aussi la quatrième de couverture. Il était  assorti d’un petit carton portant l’annotation  « Coup de coeur du libraire. »

     La vue de cet ouvrage me replongea dans ce travail qui occupait mon esprit depuis des semaines : il me fallait terminer le récit de notre histoire avec Sandrine pour pouvoir tourner la page, me guérir,  revivre, ou plutôt renaître.

Mais en avais-je seulement envie ? Avais-je vraiment au plus profond de moi la volonté de me libérer de notre histoire ou bien au contraire voulais-je m’y complaire, m’y vautrer et ne jamais en sortir ?

     J’en étais là de mes questionnements, seul devant la vitrine fermée au milieu d’une rue interminable, quand soudain, des crampes brutales saisirent mon estomac vide. Un écran de silence s’installa entre les bruits des voitures et moi qui m’isola de la rue, mes jambes flagellèrent, mes mains lâchèrent le paquet de cigarettes que je tenais serré. Je fus saisi d’un frisson qui me parcourut tout le corps avant que je ne m’écroule sur moi-même, totalement perdu. Je heurtai le trottoir, imprégné d’une vieille odeur d’urine.

Dans un brouillard opaque, je vis des corps debout, pressés, qui déambulaient sans faire plus attention à moi qu’à un vieux paquet de chiffons posé là, dans un coin.

Moi l’écrivain à succès, Pascal Baillard, allongé devant son oeuvre « coup de coeur du libraire »… Comment faire en sorte que les gens me voient au lieu qu’ils ne me lisent ?

Ma Sandrine ! Est-ce la fin de notre histoire ou bien seulement la fin de mes histoires ?

                                                                   

– IV –

     Du haut de son piédestal, confortablement installé dans la vitrine de la boutique « Au fil des mots », ma photo, sur la couverture de mon roman, me regarda d’un air sévère comme si elle  m’intimait l’ordre de me relever.

Évidemment, aucun des passants qui m’évitaient avec dégoût depuis tout à l’heure n’avait reconnu le type dont la photo trônait crânement sur la couverture du livre. Etait-ce encore moi ?

     Après m’être redressé sur mes jambes avec difficultés, je poursuivis ma route en louvoyant un peu, obliquant finalement dans la rue Louis Blanc.

A présent, non seulement j’étais affamé, et en plus je ressentais un froid glacial qui me crispait le dos et les membres. Il fallait absolument que j’arrive chez Martine au plus vite, je commençais à échapper à moi-même avec ces vapeurs d’alcool et la puanteur qui m’habitait.

Il me fallait sortir de ce cauchemar. Accélérant le pas en direction du métro, je vis, non loin de là, une boutique de fleurs ouverte. Peut-être pourra-t-on ici m’aider, me dis-je, pour m’accompagner chez Martine. Je ne peux pas rester dans cet état.

     En poussant la porte, le parfum entêtant des daphnés et des camélias, mêlé à celui plus subtil des roses et des clématites me fit légèrement tourner la tête et me transporta dans un univers bienfaiteur. Il me fallut aussi quelques instants pour habituer mes yeux à l’explosion de formes et de couleurs que proposait chaque bouquet, chaque plante présente dans la boutique, déserte à cette heure.

Par contraste, les murs blancs et la décoration épurée dégageaient une ambiance feutrée et douce qui étrangement me rappela le goût de la peau et des lèvres de Sandrine, ainsi que tous nos instants ensemble, appartenant au passé.

La vendeuse, assise sur un tabouret derrière la caisse, au fond du magasin, me fixa d’un air douteux avant de lancer :

– Je peux vous aider ?

Elle semblait si frêle dans son épais pull noir qu’en entrant, je ne l’avais pas vue. C’était une jeune femme d’environ trente ans, blonde à la peau diaphane, les cheveux tirés en arrière.

     Évidemment qu’elle pouvait m’aider ! Quelle question !

Dans une longue explication, je lui débitai mon histoire à partir de ce maudit claquement de porte. Me semblant ragaillardi, je me lançai dans un discours confus et suppliant : elle devait absolument fermer sa boutique un moment et m’accompagner en voiture chez Martine. Il le fallait ! J’avais vu sa camionnette garée devant le magasin.

Bien entendu, j’étais prêt à la dédommager à posteriori, et comme elle me fixait, sans rien dire, je lui expliquai qui j’étais, Pascal Baillard ! Non, elle ne connaissait pas. Son expression s’était encore crispée, jusqu’à ce que son visage se torde réellement d’une grimace et qu’elle mit une main sur son ventre.

Mon Dieu ! Mon aspect devait véritablement s’avérer affreux pour lui inspirer un tel dégoût, il semblait même lui donner la nausée ! Je ne devais même plus me rendre compte de mon odeur, ça devenait inquiétant. Pourtant les effluves des différentes fleurs de la boutique me titillaient les naseaux.

C’est alors que la jeune femme me toucha simplement le bras pour me dire d’une voix blanche :

– Monsieur, s’il vous plaît, je crois que je viens de perdre les eaux… Vous pouvez appeler les pompiers ?

                                                                         

– V –

     Je saisis le téléphone qu’elle me tendit et composai le 18. Je voyais le visage de la vendeuse blêmir et je sentais son étreinte s’accentuer sur mon bras. Je n’avais plus froid, j’avais oublié ma faim. La chaleur qui irradiait de sa main se communiquait à mon bras et m’intimait le besoin de la soutenir, alors que j’étais pourtant défaillant quelques instants auparavant.

Elle gémissait de temps en temps en enfonçant ses ongles dans la chair de mon bras. Ça faisait mal  mais je n’osais pas me dégager. J’imaginais que la blessure de ses ongles dans ma chair devait correspondre aux contractions, j’aurais aimé dire quelque chose pour la soutenir, mais rien ne me venait. Je n’y connaissais rien moi, à ces histoires d’accouchement ! Les gosses, c’est pas ma tasse de thé, encore moins les bébés, ces braillards fatigants !

Aïe ! voilà encore qu’elle s’agrippait à mon bras de toutes ses forces et les pompiers qui n’arrivaient pas… Je n’étais pas certain de pouvoir gérer longtemps cette situation de crise, surtout dans mon état.

Alors que je dévisageai cette jeune femme dont je ne savais rien, elle me sourit faiblement et me supplia dans un souffle :

– Restez avec moi, s’il vous plaît !

     Je n’allais pas la laisser, évidemment. Surtout dans cet état. Il en allait de mon ego de mâle protecteur d’être humain. On n’a pas le droit d’abandonner une femme qui va donner la vie dans la douleur, une femme vulnérable, prête à s’ouvrir entière, dans les bras d’un parfait inconnu, pour un être qui n’existe pas encore vraiment, tant qu’il n’a pas crié, tant qu’il n’a pas ouvert les yeux sur le monde, tant qu’il n’a pas été nommé.

C’est tout cela que je lisais dans les yeux de cette inconnue qui m’implorait, tout cela que j’avais refusé à Sandrine. Je le comprenais à présent, c’est pour cela qu’elle était partie.

     Soudain je pris mes responsabilités à bras le corps. J’installai la femme qui gémissait de plus en plus régulièrement, le plus confortablement possible en glânant des coussins ici et là. Je venais de saisir que ce qui allait bientôt avoir lieu était l’acte le plus fort et le plus grand qu’une femme puisse accomplir. Rapidement, je passai dans l’arrière-boutique pour trouver un torchon propre que j’imbibai d’eau froide afin de soulager doucement ma nouvelle protégée en lui épongeant le front.

– Ne vous inquiétez pas, ça va aller, les pompiers ne vont plus tarder. Prenez de grandes inspirations et essayez de vous détendre entre deux contractions.

J’ignorais totalement d’où me venaient ces paroles mais je vis dans les yeux perdus de cette parfaite  inconnue que mes mots la rassuraient, et même l’apaisaient.

– Je ne sais pas comment vous remercier, c’est mon premier, ne me quittez pas, je vous en prie !

     La sirène de la camionnette rouge se fit entendre un certain temps avant de stopper net à son arrivée. Il en sortit deux pompiers qui entrèrent dans le magasin.

Quelques minutes plus tard, nous étions à bord du véhicule. Je tenais la main de la jeune femme  fermement dans la mienne, elle enfonçait toujours ses ongles dans ma chair et je lui souriais.

Le camion rouge grillait tous les feux, en roulant à toute allure, pour rejoindre les urgences de l’hôpital Lariboisière.

                                                                  

– VI –

     Deux portes battantes s’ouvrirent dans un claquement dès l’arrêt du véhicule devant l’hôpital. Tout un arsenal de personnels, enveloppés dans des blouses de différentes couleurs, masqués, coiffés, chaussés, déboula comme dans un ballet parfaitement orchestré.

Deux hommes installèrent la fleuriste sur un brancard. Elle n’avait toujours pas lâché mon bras. Les pompiers échangèrent quelques mots avec le personnel soignant. Un homme en blanc s’approcha de moi :

– Monsieur ? Vous êtes le père ?

A ma grande surprise, la jeune femme répondit avant que j’aie eu le temps de réagir.

– Il vient avec moi !

Elle jeta ces paroles dans un cri qui ne tolérait pas la contradiction.

     N’osant rien ajouter, je suivis cet étrange convoi en trottinant à travers un couloir bordé de murs rose pastel. J’avais l’impression que le cliquetis métallique des roues du chariot emplissait tout l’espace, en même temps qu’une fade odeur d’asepsie me souleva le coeur.

En quelques poignées de secondes, nous arrivâmes devant la salle de travail. On me pria alors de patienter dans le couloir : l’accès était strictement réservé aux femmes sur le point d’accoucher. Je lançai un regard à ma jeune fleuriste, à la fois un peu attendri mais aussi un peu embarrassé à l’idée de l’abandonner ici. Le visage écarlate et baigné de larmes, elle m’implora encore dans un souffle :

– S’il vous plaît, ne me laissez pas toute seule ! Je vous expliquerai… s’il vous plaît !

     La porte se referma sur elle et je restai là, bras ballants, étourdi par le tourbillon dans lequel j’avais été entraîné malgré moi.

Finalement, je trouvai quelques pièces de monnaie au fond de ma poche et me rendis dans le hall d’accueil pour y trouver un distributeur de sandwichs.

Qui était cette femme ? Pourquoi insistait-elle pour que je reste avec elle ? Mon esprit se remettait à  fonctionner. Je ne savais rien de cette jeune fleuriste, pourtant elle m’avait fait comprendre que ma présence lui était indispensable.

Moi ? Indispensable pour une naissance ? C’était bien un comble !

     Le hall d’accueil grouillait de gens, dont certains étaient malades et faisaient peine à voir à  traîner péniblement leur perfusion derrière eux, tandis que d’autres paraissaient pimpants, tenant le plus souvent un bouquet de fleurs ou une boîte de gâteaux à la main.

Sans savoir ce que me voulait cette femme, il me semblait que mon excursion chez ma sœur n’avait plus la même urgence à présent.

Tout de suite, je m’imaginais l’inconnue soufflant comme un boeuf, jambes écartées dans les étriers et pliée en deux pour expulser le petit être qui habitait son ventre. Je me demandais toujours pourquoi elle s’était accrochée à moi, pourquoi le père n’était pas là, pourquoi j’étais resté,…

     Des heures s’étaient écoulées, sans doute. J’avais perdu la notion du temps. J’avais fumé toutes mes cigarettes. J’étais avachi sur une banquette orange en plastique dur, qui commençait à s’incruster sérieusement au niveau de mon dos et de mes fesses. Je me relevai donc en grognant pour aller faire un tour devant les portes closes où j’avais laissé la fleuriste. C’est à ce moment qu’une infirmière me reconnut :

– Ah ! Et bien vous êtes là ! Je vous cherche de partout ! La dame demande après vous, venez vite ! C’est un garçon !

     On me présenta l’enfant en le plaçant dans mes bras. J’avais le regard absorbé par ce petit être tiède et rose. Le poids d’une plume délicate entre mes mains. Aucun mot ne me venait à l’esprit. Je n’osais pas bouger, ému à l’extrême par ce petit bout frétillant de vie.

La jeune maman finit par rompre le silence :

– Je suis vraiment désolée monsieur. Je ne voulais pas vous faire perdre votre temps à ce point. Je ne me suis même pas présentée. Je m’appelle Juliette Morin, et voilà Nathan.

Elle m’expliqua que le père de l’enfant l’avait quittée en apprenant la nouvelle de sa grossesse, que je lui avais été d’un grand réconfort et qu’elle me remerciait pour tout.

     Quel salaud ce type ! Laisser tomber une femme qui attend un enfant de vous, c’est abject, une chose pareille ne devrait même pas se produire dans une tragédie grecque et encore moins dans  un  roman de Pascal Baillard !

Pendant ce temps, le bébé avait vigoureusement saisi mon index entre ses petits doigts et continuait à baver, encore tout rouge du terrible voyage qu’il venait d’effectuer.

Je le posai délicatement sur le sein de sa mère en écartant ses doigts qui me serraient toujours. Je souris à Juliette et m’éclipsai en marchant à reculons jusqu’à la porte.

                                                                

– VII –

     Lorsque je sortis de l’hôpital Lariboisière, le jour avait fait place à la nuit depuis longtemps. Le vent était encore plus vif sans les quelques rayons de soleil qui l’avaient accompagné auparavant.

Mais je n’avais plus froid, malgré ma veste trop grande et trop légère pour la saison, malgré ma chemise brûlée dans le dos. Je n’avais plus faim non plus : cet incroyable événement bouillonnant de vie m’avait nourri.

     Les rues étaient désertes à cette heure tardive et je m’engouffrai dans le métro. A peine assis, un vieil homme m’interpella :

– Pascal Baillard ?! C’est bien vous ! Quelle chance extraordinaire! S’il vous plaît, vous pourriez me faire un petit autographe pour ma femme ? Elle a lu tous vos livres vous savez ! Et je peux vous assurer qu’elle attend le prochain avec beaucoup d’impatience !

J’hochai la tête en attrapant le stylo et le calepin qu’il me tendit.

     Une voix enregistrée, faussement suave, annonça la station Porte d’Italie. C’était là qu’habitait Martine, ma sœur. Elle serait rentrée à cette heure et pourrait me donner les clés de mon appartement. J’allais enfin pouvoir rentrer chez moi !

Mais surtout, j’allais enfin reprendre mon roman : Délivrances. A présent que j’en connaissais la fin, je sentais revenir l’inspiration…

                                                                                                   

(Cécile Israël)

La plume et l'image

Association pour la promotion et l'animation d'ateliers d'écriture, sous toutes leurs formes.

Vous aimerez aussi...