Couronne

Par Jean Meynet – Publié le 26 mars 2020

J’ai écrit cette histoire, tout début janvier, alors que la France regardait de manière goguenarde, la Chine déployant toute son habileté totalitaire, pour confiner les citoyens de Wuhan, mais la Chine avait aussi des masques et des tests de dépistage et une logistique publique permettant de construire un hôpital en moins de huit jours, en organisant la vie à domicile en fournissant les habitants en nourriture sans qu’ils soient obligés de sortir. Un peu d’autorité dans un pays très libéral économiquement. Est-ce l’avenir qui nous pend au nez ? Voici ce texte numérisé à la lueur du mois de mars 2020 dans ma valse des hésitations de la France.

J’ai chaud !

Bella, mon épouse, assise dans un profond fauteuil, me fait face. A-t-elle chaud ? Son regard est énigmatique.

Il fait chaud !

Dehors, la pluie raye les vitres et bat le pavé. La chaussée se couvre d’eau et les bouches d’égouts dégorgent d’eaux troubles, un rat montre son museau, entre ses incisives il charrie un sac plastique chargé de vieux morceaux de viande.

J’ai chaud !

Il a chaud !

Je couvre d »une serviette le thorax de Xill. Je la retire. Xill notre garçon est fébrile. Tantôt il grelotte, se couvre de l’édredon de plumes de canards, tantôt il suffoque, repousse drap et couette. Je lui administre un paracétamol, seule médication disponible et conseillée. L’air peine à se glisser jusqu’aux poumons, Xill a du mal à déglutir. Mon garçon avale le comprimé. Il se met à tousser.

Nous avons chaud !

Appelle le médecin, dis-je. Bella, répond qu’elle a déjà tenté, mais la ligne téléphonique est saturée.

Ma main chaude, brûlante est moite.

Je me saisis du combiné, compose à nouveau le numéro du centre médical du quartier, celui auquel nous sommes affectés. Pas le choix. La mairie de quartier nous y a assigné. Je patiente, attends qu’on décroche. Sonnerie interminable.

Bella transpire.

Je crie presque. J’ai chaud, trop chaud !

Bella utilise son téléphone mobile, attribué par la mairie, pour des appels bien circonscrits. Bella pense que cet objet moderne, peut générer un miracle. Un message gouvernemental, nous a alerté et donné les consignes de prudence. Le gouvernement connaît notre numéro de téléphone, c’est lui qui l’attribue, c’est lui qui conseille, c’est lui qui surveille.

Bella angoisse, tapote le clavier, fixe l’écran, il s’éclaire et affiche :
« En cas de difficulté pour joindre votre centre médical, si urgence extrême,

connectez-vous au site www.urgence-urgence-fièvre-chaleur-toux » La pluie cesse, pas la chaleur.
L’appartement baigne dans un air de hammam.

Chaleur des mains, toux grasse saccadée, corps inondé de transpiration. Je saisis le computeur et me connecte au site prescrit, message envoyé : « Xill, enfant de 10 ans est saisi de toux et de fièvre. Il respire avec de grandes difficultés. Il souffre. Il est dans la crainte.Xill se plaint de douleurs entêtantes. Ses mains sont inondées, son ventre est dur, ses poumons irrités, sa toux rauque, sa salive âcre. »

Réponse presque immédiate, comme automatique. Sans le drame que nous vivons nous pourrions nous féliciter de l’efficacité de l’électronique, «Enveloppez l’enfant dans une couverture chaude, laissez-le transpirer abondamment. Venez dans les meilleurs délais à l’hôpital dont vous dépendez. »

Nous ne perdons pas un instant, nous descendons au sous-sol de l’immeuble, par les escaliers, nous ne devons pas croiser d’autres habitants. Nous suffoquons dans la fournaise extérieure, pénétrant le garage et qui s’est emmagasinée dans nos corps. Nous installons Xill sur la banquette arrière, je conduis, Bella, silencieuse, scrute la rue.

Chaleur, transpiration, angoisse !

Arrivé à l’hôpital une équipe se saisit de Xill, le conduit aux urgences. Nous sacrifions aux démarches administratives. Plus de deux cents personnes patientent. Un agent est chargé de nous rassurer, il affirme que de nombreux médecins ont été réquisitionnés. Tout a été mobilisé pour éviter des retombées politiques néfastes. Eviter les dérapages, aider les malades, protéger les dirigeants, de toutes critiques. Après la paperasse, je peux rejoindre mon fils.

Je me liquéfie. Bella et Xill sont couverts de fines gouttelettes, comme des perles de pluie.

Nous sommes enfin devant un médecin. Il nous jauge du regard, comme si nous devions nous reprocher d’être contaminé. Il observe : larmoiement,

écoulement nasal épais, salive jaunâtre striée de filaments sanguinolents. En mesurant la fièvre –thermomètre électronique, oblige- il veut simplement confirmer son diagnostic, mais encore il ausculte, prélève les flux liquides et douteux. Avec professionnalisme il respecte les gestes du protocole médical imposés en cas d’épidémie.

Le médecin fait signe à l’infirmier et aux brancardiers, de nous conduire, SEPAREMENT dans des pièces closes, stérilisées, hermétiquement à l’abri de toute personne, à l’exception des contacts médicaux, eux-mêmes enfermés dans des combinaisons.

Il fait froid, dans mon corps !

Je suis séparé de Bella et Xill. Pour combien de temps ? Isolement, quelques jours, quelques semaines, quelques mois. Si les soignants le savent, ils se gardent de nous le dire. Xill pleure, Bella pleure, moi, je camoufle mon impuissance derrière un masque. Je fais signe de la main, courage, nous nous reverrons.

J’AIME LE CHAUD

Ne vous fiez ni à ma forme, ni à ma couleur, quant aux noms Escherichia, Ebola, pneumocoque, coronavirus, vulgaire moustique, ce ne sont qu’inventions humaines, je suis un mutant sans nom, sans patrie fixe.

Je suis né au creux d’une aile de poulet, entre les soies d’un porcelet, dans les boucles de laine d’un mouton ou le crin d’un cheval.

Quel délice ! Je pousse dans la tiédeur de la peau animale. Mais je ne veux pas y demeurer.

Je voyage au chaud. Je ne connais aucune barrière, aucune frontière. Le voyageur me porte, s’il suspend son vol, je patiente, m’accroche. Si nécessaire je change de cavalier. Qu’importe le porteur. Je m’installe dans les chairs, navigue entre larmes et sueurs, j’aime les flux mais ne suce pas le sang. Ne vous méprenez pas je suis plus habile et plus subtil qu’un insecte.

Mon nid est d’abord animal. Ils sont nombreux sur les marchés, concentrés dans les élevages. Je me blottis entre plumes et poils. J’écoute le va et vient des passants, je suis patient. Je guette l’opportunité pour sauter d’une bestiole à une autre. C’est facile le troupeau est serré. Pigeons en cage, ailes écourtées, pas d’envol possible! Chevaux ferrés, tenus au licol, pas de cavalcade ! Truies enfermées, nourries de farines de poissons, porcelets écartés, mamelles stériles ! Chèvres et moutons tenus courts aux piquets de l’enclot, pas de brindilles à portée de babines !

La rumeur enfle, des bruits s’insinuent dans les conversations, on dit qu’un geste malencontreux, ou un geste de méchanceté aurait laissé fuir un de mes congénères, heureux de cette liberté il aurait choisi d’infiltrer une multitude de vivants. Non j’affirme être né au creux d’une aile d’un oiseau heurté par le pas d’un cheval, traîné dans la boue et enfin ingurgiter par un porc passant par là. Le pur hasard, mais une grande volonté de vivre m’habite.

J’aime la promiscuité. J’aime cette odeur sauvage, des animaux domestiques, enfermés, bestiaux et humains se tenant en laisse.

Je m’ébroue dans les méandres des animaux. Les humains croient mon habitat circonscrit aux chauves-souris. Qu’ils se détrompent. Je vais là où vous ne soupçonnez pas, je vais là où je ne suis pas seul, je vais là où le compagnonnage est multiple, je vais là où je débusque la fraternité des minuscules.

Je n’ai pas de projet, si je me sens déplacé, emporté, je me cale entre plumes et poils, je m’accroche. Je veux rester serré à mes congénères, collés. Mais surtout je veux être au plus près des êtres vivants, ces bizarres êtres dits humains. Car je sais le mal qu’ils font aux pigeons, entravant leurs pattes, blessant leurs ailes, car je suis la chauve-souris aveuglée, je suis le poulet bec coupé, le porc castré pour son gras, l’oie engraissée pour son foie, la chèvre et le mouton et la vache voués à la lactation intensive. Je me promets, alors, d’aller voguer chez les humains, les piquer un peu, les infecter beaucoup.

C’est facile.

Je voyage sur le troupeau.

De la chauve-souris au pigeon, du pigeon au poulet le chemin est court. Dans le balancement de mon porteur je m’élance, m’échappe. J’atterri, surface plane, hérissée d’un duvet frisotant la peau rosée. Je m’accroche aux minuscules aspérités, je me fraye un chemin, je m’insinue dans de microscopiques alvéoles. J’hume l’air chaud de la peau, je m’immisce et glisse dans le liquide tiède, sirupeux, rouge.

J’ai chaud, je suis à mon aise.

Très vite je ne suis plus seul, d’autres congénères ont suivi le même chemin, point de nécessité de s’accoupler, nous nous aimons nous-mêmes et nous nous multiplions. Il faut faire vite, notre vie est courte. Seul je suis éphémère. A plusieurs notre trace est durable. Nous marquons le territoire et nous nous préparons aux plus fortes attaques.

J’ai chaud, je suffoque. Il est temps de faire place. Je meurs, un autre arrive.

L’histoire a commencé. Hasard et nécessité. Aujourd’hui une histoire d’une petite bête couronnée, hier celle d’un pneumocoque, aujourd’hui une légionellose rusée, demain un moustique tigré.

Nos hôtes s’isolent, s’enferment, s’inoculent quelques chimies préventives. Chacun s’enferme à l’écart des autres bipèdes. Ils prétendent avoir la connaissance et la raison, mais ils sont livrés à l’instinct. Leur raison s’arrête à la frontière de l’intrusion d’un infiniment petit, de la peur.

J’ai chaud, plus chaud, encore plus chaud. Mon hôte est brûlant. Je goutte les délices de mes brefs instants. J’écoute avec plaisir la peur grandir au cœur de mon hôte.

Je suis éphémère. Chacun de nous individuellement, travaillons au devenir collectif. Je suis donc un mutant !

Je suis là maintenant, je serai là dans des millions d’années. Je suis le temps d’un cauchemar chez mon porteur-voyageur. Je suis la bête qui trace un itinéraire, un devenir. L’humain le sait, mais celui qui survit oubli vite. Cet oubli et cette prétention sont les chances, pour la survie collective.

A quelques temps de là…

Est-ce des signes prémonitoires dont il faut que je parle, ici ? Sans doute pas, ils ont été nombreux, mais moi comme la plupart des vivants (encore vivants) ne focalisant que sur le thermomètre, et les morts de canicule. Les plus audacieux, bougeaient un peu leur vie, ils se disaient amis des bestiaux et regardaient de travers les élevages intensifs, sans rechigner à une côte de bœuf ou de veau, prélevée chez un ami-nal choyé dans un pré et nourri à l’herbe grasse et aux grains de bonne tenue. Passons.

Des indices dans des pays lointains de nos soucis auraient pu nous alerter, beaucoup d’enfants mourraient de maladies qu’on aurait pu éviter ou soigner, mais c’était loin, trop loin pour penser qu’un jour nous pourrions être touchés. Passons.

Le destin n’a pas voulu de Xill et Bella, après plusieurs jours d’isolement total et grâce à une médication aussi inattendue que bizarre – à ce qu’on disait un mélange de poudre de badiane, de quelques fleurs d’origan des bois, et une variante d’un anti-diarrhéique, plus quelques poudres non avouées, peut-être des herbes qui font oublier le mauvais sort-, mon fils et mon épouse sortirent de la phase respiratoire artificielle. Moi-même ayant été déclaré positif, asymptomatique, je n’avais pas été isolé et avait pu rapidement regagner mon domicile, soumis à une désinfection totale par les services officiels. Donc nous nous retrouvâmes à la maison, mais confiné ; une nouvelle organisation de la vie prenait forme.

Les oracles prédisent que la vie, biologique sûrement soumise à des thérapies préventives obligatoires, sociale moins « charnelle », économique et commerciale plus virtuelle, comme l’est déjà la monnaie. C’est elle qui donne le la, dès maintenant et plus que dans les temps qui ont précédé l’épidémie, la

monnaie virtuelle s’impose, au nom de l’hygiène, mais aussi du contrôle des flux. Le ministère de la consommation, regarde de près une nouvelle organisation qui éviterait les déplacements des usagers, le système de commande à distance doit être privilégié de même que celui des livraisons. Il faut administrer tout cela, quitte à obliger des petits producteurs à se regrouper et à vendre aux trusts de la distribution, ainsi plus de marchés trop informels et présentant trop de promiscuité, physique mais aussi sociale. Les banques centrales et les ministères des économies et des travaux entament une réflexion sur l’attribution d’un revenu, qui assurerait une certaine stabilité aux flux économiques. Passons.

Les « informateurs » nous délivrent chaque jour leur lot de bonnes consignes, relayant les injonctions du pouvoir, qui ne se prive pas de nous envoyer des messages sur nos téléphones mobiles, aujourd’hui pour nous inviter à la prudence, demain à la raison. Mais que savons-nous au final de ce bon virus, de la lutte organisée contre lui, si ce n’est ce que nous en disent les experts, auto-désignés. A ce propos.

Les élections dans les communes ont été momentanément suspendues, à la faveur de ce choix, des nouvelles règles sont en discussion. Au nom de l’affection, des citoyens, portée à leurs maires, au nom de la proximité des citoyens avec les édiles, au nom de la réduction des distances et des mobilités pour l’efficacité, la composition des conseils devrait être modifiée. Ils comprendront obligatoirement un collège d’experts médicaux et commerciaux. Les premiers auront en charge l’organisation hygiénique de la prévention et en particulier à l’acceptation –y compris par contrainte- des médications antivirales, mais également l’établissement de carnets de santé, dont les citoyens devront se munir lors de leurs déplacements ; les seconds auront en charge d’organiser le commerce des villes afin que celui-ci réduise au maximum les déplacements. Dans une première phase, ces experts cibleront les personnes âgées, ceux à risque, ne serait-ce parce qu’ils ont connu les temps anciens, où une trop grande liberté a causé les désordres que l’on connaît. Toutefois pour conserver une apparence démocratique, un deuxième collège, sera constitué de citoyens tirés au sort, sur des échantillons constitués selon l’âge mais aussi la santé, toute politique devra se mesurer aux actions et aux résultats en matière de santé, en tout cas jusqu’à un certain âge décent -75/85 ans la fourchette donne lieu à d’âpres discussions en particulier au Sénat constitué d’élus bien mûrs- où on admettra que la mort est un soulagement pour les citoyens et encore plus pour la société. Passons.

Les oracles n’ont pas tout dit, car ils ne peuvent pas tout prévoir. J’ai donc ramené mon fils Xill, mon épouse Bella à notre domicile. Ils sont étonnants, traversant des périodes d’abattement soudain remplacées par des moments d’euphorie. Je les observe, mais ils ne livrent pas le secret de leur comportement. Le centre médical auquel nous sommes affiliés obligatoirement, ne répond pas directement à mes interrogations. Ils laissent croire que la période de forte fièvre les a un peu déboussolé, mais que tout reviendra à la normale, dès qu’ils cesseront de prendre les médicaments prescrits par l’hôpital, la médication a été allégé, majoritairement elle n’est plus composée que d’une herbe, garantie seulement apaisante, sans autre effet. La télévision et les médias électroniques le répètent plusieurs fois par jour, nous ne pouvons que les croire. Croyons et passons.

Ce matin, sur mon communiquant électronique, un message apparaît immédiatement. C’est un message, local, il vient de la mairie, il nous indique les dates des prochaines élections –chaque maire peut décider maintenant de la période de renouvellement du conseil- ; ce sera dans six mois, la situation sanitaire et commerciale n’est pas assez stabilisée, et les troubles antérieurs à l’épidémie sont encore trop présents, donc il faut patienter. Pour éviter trop de mécontentements, dix experts et dix citoyens seront rapidement tirés au sort, en attendant le vote. Les experts se chamaillent déjà pour se présenter comme les meilleurs garants du bien être des citadins, ils promettent de veiller à l’accès de tous à une plateforme de livraison des denrées de base, la liste a été soigneusement réfléchie par un collège de consommateurs, triés selon leur santé morale et leur conscience de la bonne marche de l’économie, et surtout à l’accès aux médicaments de base pour une santé sans microbe, c’est le message récurrent des autorités. Passons.

L’avenir est devant nous, alors pourquoi s’inquiéter ?

Jean Meynet, janvier 2020. (Tapuscrit et aquarelles du 22 mars 2020)

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