À la porte – Une nouvelle de Solange Batista – Résidence avec Christine de La Souchère (été 2021)


Quand j’ai réalisé que la lettre qu’il m’avait remise venait de Rémi, j’ai failli défaillir. Mon éditeur consentait à me répondre ! Enfin ! Espérant cacher la frénésie qui s’était emparée de moi, j’ai voulu raccompagner le coursier sur le palier. Je l’ai précédé dans le couloir, mon cœur cognait à tout rompre. J’essayais de garder un air détaché, lui frôlant le bras d’une main fébrile pour le guider. J’exagérais mes remerciements, lui glissant un billet de dix euros dans la poche. 

Quand enfin, il a disparu dans l’ascenseur, le pli serré dans ma main crispée, je me suis dirigé, nonchalant et faussement désinvolte vers mon appartement.

La porte s’était refermée !

J’avais complètement oublié de la retenir et je suis resté là, comme un con !

Je n’arrêtais pas de tourner et retourner le pli, absorbé, le front plissé par un flot de questionnements que je n’arrivais même pas à formuler. Je levais les yeux vers le haut de la porte puis je les abaissais vers la lettre, la porte, la lettre, la porte, la lettre. Je ne savais plus quoi faire. Des reflets de lumière faisaient danser des ombres sur l’enveloppe blanche. À qui donner la priorité, qui ouvrir en premier de la porte ou de la lettre ? J’ai fouillé dans mes poches de pantalon. En un éclair, j’ai réalisé que les clés étaient restées à l’intérieur ! Une bouffée de chaleur m’a submergé et aussitôt dissipée, j’étais presque soulagé : j’avais la lettre, le reste pouvait attendre ! Je retins ma respiration et la décachetai.

Ma poitrine se vida d’un coup, bruyante, vaincue. Une remontée de salive acide recouvrit mon palais. Il n’en voulait toujours pas ! J’entendais déjà ces éternelles remontrances : « cantonne-toi à ce que tu sais faire, à ce qui te fait vivre ! » Comment pouvait-il me traiter de cette manière ! J’étais un écrivain de science-fiction reconnu ! Et alors ? Pourquoi faudrait-il que je m’enferme dans ce genre de littérature ? Je ruminais. Dans ma tête se dessinaient toutes sortes de plans, de manigances et même de chantages ; je le forcerais à accepter mes poèmes ! Un nouvel éditeur, voilà ce qu’il me fallait : avoir le courage de lui dire « ciao, je vais voir ailleurs ! » Pourquoi ne pas m’encourager ? Il le regrettera, il verra ce qu’il verra. Déçu, irrité, j’inspecte encore et rageusement cette fois mes poches : de la monnaie, un ticket de métro. Je me sens rétrécir.  Cette sacrée porte ! Elle est immense, gigantesque, je voudrais la défoncer, la démolir, l’éventrer. Les doigts écartés, je la frôle, la tape et mon poing se forme et s’abat, putain de merde ! Je me retourne, impuissant !

Les clés ? Il me faut les doubles ! Qui ? Hortense ? Bien sûr. Du fiel au fond de ma gorge, je murmure : « c’est sa faute. » Après tout, c’est elle qui est partie, qui m’a laissé ! Et en plus elle a emporté mes clés ! Ma mauvaise foi ne me dérange pas du tout ; mes bougonnements l’accablent et je m’en délecte, mes marmonnements la chargent et je les savoure.

Un instant ragaillardi, je m’exclame : Bon, un serrurier d’urgence, un dimanche, ça doit exister ? De la monnaie, un ticket de métro, pas de téléphone ! Je lève les yeux au ciel : ça continue… Je souffle et appelle l’ascenseur. Le déclencheur des roulements de la mécanique se met en branle. La cage remonte. Je suis les numéros des étages qui défilent au-dessus de la grille, je ressens dans mon corps impatient le sursaut d’arrêt. Les portes s’ouvrent.

Le miroir me renvoie l’image d’un homme, avachi, en teeshirt jaune sale, j’ai du mal à me reconnaitre, le visage pale, les yeux sombres, enfoncés dans leur orbite, les traits tirés par neuf mois de réclusion volontaire, les cheveux grisonnants, en bataille. La bouche amère. Je ravale mon amertume, considère le clavier, les rangées verticales et parallèles des boutons, l’index hésitant, je jette machinalement un coup d’œil vers la trappe du plafond, soupire et j’appuie sur RC. La concierge est absente pour la journée. J’éructe : de tout façon, Hortense n’a jamais voulu lui laisser les clés, je m’en veux aussitôt. Encore Hortense !  Il faut qu’elle sorte de ma tête, qu’elle dégage, qu’elle me libère. La rue, de l’air !

Une rafale glacée, je frissonne et serre mes bras nus sur la poitrine. Un coup d’œil à gauche, à droite, je traverse la rue et entre comme une tornade « Chez Marcel ». Qui me regarde, étonné. Avant que j’aie pu lui expliquer ma mésaventure il me tend une doudoune oubliée par un client de passage. Je l’enfile et me détend. Des effluves de bière rivalisent avec les odeurs de transpiration. Le comptoir est désert, la table des habitués à la contrée est vide, quelques touristes attendent leur commande. Je frotte mes mains l’une contre l’autre et me réfugie près du parasol chauffant. De légères émanations de gaz agacent mes narines. Une douce chaleur enveloppe mon bras droit et mon cou. La petite table dans le coin au fond de la salle est inoccupée. Notre table. À Hortense et moi. Le café serré du matin. Elle rejoignait ensuite son travail et moi je remontais la tête pleine de scènes de vie quotidienne : un tel qui posait un coude nerveux sur le comptoir, un coude pressé, un autre qui mouillait son index et imprégnait le coin droit de chaque page du journal d’encre lessivé, les lèvres violette… Je recherchais les mots exacts pour les transcrire et décrire l’habitude, la lassitude. La dernière fois, elle était restée muette. Je ne m’en étais pas aperçu. Occupé à contempler et traduire les volutes de vapeur qui s’élevaient de la machine à café, le grésillement qui s’échappait des conduits du réchaud. Ce jour-là, elle a pris sa respiration et a lancé « ce n’est plus possible. »

Marcel prend une commande et cache la table, mais je sais qu’elle est là. Je veux la voir. Avec fougue, je recule d’un pas, bouscule le parasol qui enflamme la manche de mon blouson et tombe. Je m’écarte, le feu crépite, grignote le nylon, roussit le duvet. Des flammèches rouges et bleues gagnent le haut de la manche, une fumée âcre m’agresse, je tousse et espionne encore la table, notre table, elle est vide. Des larmes piquent mes joues. Marcel jette un broc d’eau. Elle a disparu. Je m’enfuis. Tant pis pour le téléphone, le serrurier. Claire doit avoir un trousseau. Claire, sauf que je me souviens que ma sœur est partie en week-end, à Florence et qu’elle ne rentrera que tard dans la soirée. Il y a des jours où…

Je remonte le Boulevard de Strasbourg, la manche se rigidifie aussitôt. Le rideau baissé de la librairie de Paul m’achève. Je titube, me cramponne au mur, à la gouttière qui file le long de la façade, des nuages fins s’effilochent, tourbillonnent comme des jupes de derviche, puis mes jambes se replient, mon dos râpe le crépi, je m’affaisse, une baudruche qui se dégonfle, mon visage glisse sur le trottoir. Dans la rigole, de l’eau grise, caillée, frangée de cristaux de glace. Des odeurs de moisis et d’urine. Les vapeurs de gasoil m’écœurent et m’ensorcèlent, je lutte, je ne veux pas m’évanouir, je prends appui sur une main et essaie de me soulever, je dérape, le bras tendu, implorant vers des bottines, des jambes, des pantalons qui m’effleurent, s’écartent, me contournent. M’abandonnent. Hortense ! Je n’ai jamais été à la hauteur de ses désirs, de mes désirs. Je voudrais disparaitre. Je suis nul ! Cette nullité colle à ma peau, me fait honte.  Je n’arrache même pas les mots pour décrire la poésie qui me remplit. Me libère.

Un peu plus haut, des bouquets de fleurs, des seaux contenant anémones, tulipes et jacinthes sur des étagères gigognes encombrent le trottoir de part et d’autre de la devanture d’une boutique. Il ne me faut qu’un téléphone, ce n’est pas compliqué, on va bien m’aider cette fois, un simple coup de fil pour un serrurier et ensuite je débarrasse le plancher, je ne demande pas grand-chose ! Je me redresse, remonte la fermeture de la doudoune et m’y traine. J’entre, gonflé à bloc. Fougères, palmier arécas, fleur de lune, yucca, lierre, ce mur de verdure me fige et la tension descend tout d’un coup : « je vous prie de m’excuser, n’ayez pas peur, j’ai laissé les clés dans mon appartement, la porte s’est refermée derrière moi, si vous voulez bien m’aider, je voudrais téléphoner. La jeune femme me dévisage, je ne sais pas si elle a bien compris, je continue : « oui j’aurai besoin d’un serrurier, voyez-vous je suis très maladroit, la porte a claqué je n’ai pas pu la retenir. » Pas de réaction. J’insiste : « Vous comprenez ? » Son visage se durcit, passe par toutes les nuances du rose au rouge foncé, puis ses traits se relâchent. Elle baisse les yeux et je suis son regard vers la flaque d’eau sur le carrelage, entre ses pieds. Je remonte lentement le long de ses jambes et j’aperçois son ventre, énorme, qui pointe en avant. Elle pose ses mains au bas de son dos et s’étire et à nouveau son visage se durcit, je crois qu’elle va défaillir, je me précipite et la soutiens : « n’ayez pas peur, nous allons appeler les pompiers. » Je saisis le téléphone sur la banque, enfin un téléphone ! Je tape le numéro d’urgence. « Voilà ils arrivent, puis-je prévenir quelqu’un ? » Des larmes coulent le long de ses joues. Je murmure : « N’ayez pas peur, n’ayez pas peur. » Comme un leitmotiv. Elle s’accroche à mon bras, s’appuie, me désigne la chaise derrière le comptoir. Sans me lâcher elle s’assied. Des flocons de duvet s’échappent de ma manche roussie. Je la sens se raidir, me serrer puis se détendre. Chaque contraction m’effraie un peu plus, et si les pompiers n’arrivaient pas à temps ! Sa respiration est de plus en plus désespérée. « Vous ne voulez pas que j’appelle un proche ? » Elle recommence à pleurer. J’essaie de réunir toutes les lectures, tous les textes que j’ai pu emmagasiner dans ma mémoire à propos de l’accouchement. Rien. Le noir total. La frousse ! Ne pas céder à la panique, ils vont arriver.

Sirène, gyrophare les voilà.

— Je tire le rideau, c’est ça ? 

— Ne me lâchez pas. 

Ses ongles griffent la peau de ma main. Les pompiers m’écartent. Elle crie :

— Non il vient avec moi, je vous en prie, venez. »

Les pompiers sortent le brancard, aident la jeune femme à s’allonger. Ils ont les gestes sûrs, solides, efficaces. Ils installent une perfusion, cherchent une voie et la piquent dans le creux du coude. Je suis sidéré, leur diligence m’effraie et me captive. J’avale un par un tous les détails. La première goutte qui tombe, glisse dans le tube translucide, se perd dans le long cordon. C’est terminé ils l’ancrent dans la voiture, un pompier se tourne vers moi, je me croyais transparent :

— Vous venez ? 

 Je recule, mais la main de la jeune femme s’agrippe et me tire vers elle. Les yeux suppliants, ses incisives mordent sa lèvre inférieure, elle se redresse :

— Venez ! 

Le pompier :

— On doit y aller maintenant. 

Je monte. Ils me font assoir à son chevet et j’éprouve le besoin de dire :

— Ce n’est pas ma femme. 

— Posez votre main dans son dos, soutenez-la, nous arriverons à temps, ne vous en faites pas.

— Ce n’est pas ma femme, ce n’est pas mon enfant !

— Épongez son front.

— Il faut la réconforter, elle a peur, racontez-lui une histoire, parlez-lui !

— Une histoire, mais je n’en connais pas ;

— Parlez-lui !

— Vous connaissez le petit robot Persévérance, il a atterri sur la planète Mars au début de l’année 2020, un bijou de technologie, sauf que depuis, ce petit rover s’emmerde fort. Pas si sympa que ça la planète rouge ! De la poussière, des pierres, des rochers… Je ne crois pas que vous vous y plairiez, vous non plus, ni fleur, ni verdure, ni parfum de lavande…

La jeune femme se cambre, son visage durcit, elle laboure le duvet de la doudoune et lentement elle se détend.

— Alors Persévérance ?

— Je ne sais toujours pas votre prénom ?

Les freins crissent, la voiture ralentit, elle stoppe. Les portes s’ouvrent.

            Elle n’a pas eu le temps de me dire son prénom. Paniquée, elle ne m’a pas rendu mon bras. C’est devant la porte de la salle de travail qu’elle l’a lâché. Relégué, je me suis senti abandonné, encore. Soulagé ? Pas vraiment. Je ne suis pas parti. J’aurai pu. Un méli-mélo de sentiments contradictoires me brouillait l’esprit ; des enfants je n’en avais jamais voulu, c’était bien là le sujet de mes séparations. J’avais été clair. Toutes avaient cru que je changerais d’avis. J’avais tenu bon. Je n’en voulais pas. J’étais oncle, ça me suffisait. Ce n’est que lorsque ma nièce fut une ado puis une jeune adulte que je m’étais intéressé à elle. Elle appréciait mes poésies. Bienveillante, elle me stimulait par des remarques judicieuses, il arrivait même qu’elle se confie, surtout quand ma sœur l’agaçait. On riait, on se moquait. Lorsqu’elle était enfant je m’étais toujours tenu à distance, sa vivacité et son flot continu de questions me terrifiaient. Bébé, je crois que je ne l’ai jamais prise dans mes bras, et je regardais avec étonnement la transformation des visages des gens, des femmes surtout, qui s’extasiaient devant sa frimousse. Leurs yeux, humides, se dilataient, leurs lèvres s’étiraient, s’écartaient, lançaient un oh… et revenaient, se serraient en une moue boudeuse tandis que leurs paupières se refermaient avec ravissement. Le bébé se mettait alors à hurler. J’en éprouvais une sorte de contentement. Il aurait fallu que les enfants naissent à quinze ans !

« — C’est une fille.

L’infirmière dépose le nourrisson dans mes bras.

  • Déjà !

Je décolle les bras de ma poitrine, l’infirmière rectifie ma position. Mais je ne suis pas le père, je ne suis rien !

  • Regardez, elle vous sourit.

Petite tête ronde, yeux fripés, nez encore épatés, bouche minuscule d’où émerge un petit bout de langue rose, en effet on dirait une souris.

  • Je vous la reprends, vous pourrez bientôt aller voir votre femme.

Je me retrouve encore devant une porte fermée à murmurer « Ce n’est pas ma femme, je ne sais même pas son prénom. »

21h à la pendule au fond du couloir, Claire a dû rentrer. Je vais chercher mes clés.

Assis à la table de la cuisine, je n’arrête pas de parler, de m’agiter, de me marrer. Claire me regarde curieusement, les yeux écarquillés, on dirait qu’elle me voit pour la première fois.  

« — Tu peux te moquer, je te donne l’autorisation. J’étais un véritable zombi quand je suis arrivé dans le métro, complètement à l’Ouest. Je ne me souviens même pas des changements, c’est après-coup que je me posais la question tu as bien changé, tu sais cette sensation bizarre de ne pas être sûr d’avoir fait ce qu’il fallait… Le plus inconcevable, tu sais, tu me connais, tu sais comme je suis attentif d’habitude au moindre détail, à la moindre odeur, à chercher les mots simples pour les transcrire, là, je ne me suis aperçu de rien, je n’ai rien vu, ni un panneau publicitaire, ni un voyageur particulier, je n’entendais même pas le jingle des portes avant qu’elles ne se referment, je suis étonné d’être arrivé jusqu’ici, on dirait que j’ai été téléporté !  Tu te rends compte je ne sais même pas son prénom et j’ai tenu son enfant dans les bras ! Il me restait qu’un ticket de métro dans ma poche, tu vas devoir m’en passer un, j’ai une de ces faims je n’ai rien mangé depuis ce matin. C’est une petite fille je te l’ai dit ? Elle semblait si petite dans mes bras ! Tu sais quoi, je lui ai parlé de Persévérance, tu sais le rover de mon dernier roman. Le plus drôle, c’est qu’entre chaque contraction elle en redemandait. Elle a émietté tout le duvet de la manche roussie de la doudoune que m’avait prêtée Marcel. Ah oui je ne t’ai pas raconté, j’ai pris feu. Ce n’était rien, juste un mauvais geste. Les pompiers étaient sympas, ils m’ont demandé de la soutenir, d’éponger les gouttes qui naissaient sur son front, si tu avais vu son visage quand les contractions montaient… Quelle réponse ? Quand l’infirmière l’a déposée dans mes bras j’ai eu peur ! Oh tu m’as fait un sandwich, tu es une véritable maman pour moi. On aurait dit une petite souris, je t’assure très, très, mignonne. Je l’emporte, je mangerai en rentrant… Il faut que j’y aille. Ah oui mes clés ! »

C’est ridicule à dire mais je ne sais encore pas, comment je me suis retrouvé devant les portes de l’hôpital !

(Solange Batista)

La plume et l'image

Association pour la promotion et l'animation d'ateliers d'écriture, sous toutes leurs formes.

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